Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Le poète-wombat
Les textes de Philippe Beck ne sont ni "fumier de la prose" ni "fumier du poème", mais tour à tour du côté de la prose et du côté du poème, dans un compromis qui ne néglige ni l'un ni l'autre, adopte l'un et l'autre, parvient même à créer comme une complémentarité entre les deux -une proximité que l'on croirait inédite.
Dans ce livre (la première publication de cet auteur), alternent des passages obscurs (une obscurité assez mallarméenne finalement, donc séduisante, énigmatique) et des passages où le sens se donne sans résistance dans des sortes de trouées sémantiques qui perforent la densité du phrasé. Mais que ce soit dans la limpidité ou dans l'épaisseur, c'est "l'obstination cinétique" (même la solitude fonce ici à "300 000 km/seconde"!), signalée dès les premières pages, qui sert de vecteur durant la traversée du "bazar ambulatoire" du réel et qui emporte "le wombat-poète" (le wombat étant un marsupial) "vers le cercle des comportements rythmés". Il pourrait bien s'agir d'une manière de quête, qui chercherait à pénétrer les arcanes du mouvement, à entrer dans la danse, à commencer par celle de la langue, une langue ici enrichie de nombreux mots obsolètes (d'ailleurs dès le titre : "Garde-Manche") ou rares, comme ces "tessères" (tablettes ou jetons de l'Antiquité Romaine) "afrumentaires" (antonyme improbable d'un adjectif signifiant : qui règle la distribution du blé)...
"En période effroyable (fin du XXè siècle)",
quand plusieurs s'inquiètent de l'affadissement de notre
langue et s'alarment de ce qu'un nouveau sabir la menace, il ne
peut être que rassurant de découvrir un auteur qui
aime à refluer vers le passé, à courtiser
les dictionnaires, sans qu'il soit question de passéisme.
C'est qu'une fois encore, il s'agit, d'abord, de trouver sa langue.