Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Après Exercices d'incendie, Sandra Moussempès
fait paraître un deuxième recueil de poésie
intitulé Vestiges de fillette. De la composition comme
un des beaux-arts.
Vertiges de poupées
Dans Exercices d'incendie (Fourbis, 1994), il fallait lire "exercices" au sens de tentatives, d'expérimentations innew york. L'enfance, sa cruauté, ses brûlures irrémédiables, Sandra Moussempès en faisait déjà un récit fragmentaire, aléatoire et problématique : "Les petits malins qui se sont glissés dans la mort aux rats savent de quoi je parle".
Si l'on ne sait pas toujours précisément de quoi "parle" ici le poème, si l'obscurité des formulations ne s'appuie sans doute que sur l'évidence de leur assertion syncopée, c'est que ce qui se comprend là ne s'appréhende pas facilement, sans cesse nous échappe, n'existant vraisemblablement qu'aux abords d'un "trou de mémoire". En périphérie d'une extase ou d'un ravissement : "Toute oeuvre se doit de garder le secret./ L'enfant s'y noyait."
Plus construit, plus abouti que le premier livre, Vestiges de fillette expérimente de nouvelles possibilités d'incendie, d'inédites figures de désastre. L'écriture emprunte aux miroitements stroboscopiques leurs éclats, leur puissance de révélation fugitive. Illuminations brèves. Découverte des "mille et une facette de son image". Lumières précipitées dans l'obscur : "La nuit profonde et les éclairs dans le ciel noir sont le fond étanche de votre éclat désordonné". Les mutations s'opèrent dans la transe -"Tekno sounds au pied du mur".
Le poème se constitue bien en inventaire des vestiges de fillette. Dans sa fragmentation il en précipite la ruine. Les têtes de poissons rouges sont faites pour être découpées. Des ciseaux brillent d'un dur éclat. Des yeux transparents peuvent tomber sur la table. Le miroir du poème ne renvoie pas une image du corps très entière. Régression radicale. Jubilatoire et cruelle mise en pièce. Le découpage opère ici au sens premier du terme, à même la chair : "Elle découpe aux ciseaux le corps des rivales. Elle décime les reliques de la chambre noire, s'acharne sur les membres glacés des photos."
Une série de neuf poèmes s'intitule justement : "ESPOIRS" SANS TAIN : Au-delà de 9 photos de C. Sherman. Constitués comme autant de reflets, les textes ne renvoient qu'à l'immédiateté, l'insignifiance révélée -révélatrice- d'un simple détail. Visages. Gestes. Fulgurances. Fragments d'une impossible histoire. Banale et magnifique. Entre vision et reportage. Vie noctambule, marginale ou non, à Londres ou ailleurs. tentatives de dialogues. Effort de restitution d'un rythme avant tout. Improvisation pourrait-on dire aussi. Essais multiples d'improvisations.
L'écriture se rêve simple captation, saisie de consciences diffractées. Le poème n'existe plus comme poésie, mais à l'état de bribes, fragments d'un problématique journal intime.
"Que dire encore des évanouissements
de la frêle jeune fille?",
demande un poème. C'est une question essentielle, qui appelle
une hasardeuse, une courageuse énumération. Méthodique
exploration. Constante et délibérée modification
des stratégies d'écriture. Réponse construite
en vertige. Un livre où, dans l'invention de sa forme,
la poésie saurait prendre des risques vis-à-vis
d'elle-même. Vestiges de fillette, avec ses défauts,
grâce à ses défauts, participe magnifiquement
de ce risque.
Xavier Person
Vestiges de fillette
Sandra Moussempès
Flammarion
170 pages, 98 FF
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