Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Depuis Les Hommes volés,
premier texte publié au début des années
60, jusqu'à, dernièrement, L'Assiette ainsi
que Les Poètes (Vestiaire), Jean-Jacques Viton n'a
cessé de vouloir "assister une fois/à cette
performance silencieuse/du poème tracé à
la surface" du monde. Précisions, après
18 livres publiés.
Viton l'écriture au bord des yeux?
Ce dimanche matin, à Marseille, le ciel est gris. C'est
sans doute la première fois depuis l'hiver que ce "droit
au gris", comme dit le poète Petr Král, a été
donné à la deuxième ville de France. Quittant
le vieux port, entre la peau lisse et grise de soles et l'étendue
d'une mer terne, on suit la rue de Rome un moment avant d'arriver
sur le boulevard du Prado, large, dont le trottoir central accueille
chaque matin les maraîchers. Jean-Jacques Viton, du troisième
étage de l'appartement qu'il habite, peut en observer les
mouvements, son organisation secrète. Là, dans le
petit salon, quelques vieux meubles de bois, un secrétaire
ouvert sur un fouillis de papier, des étagères de
livres, quelques photographies, une nature morte de fruits pendu
en haut du mur. Jean-Jacques Viton propose le café, puis
suivra un blanc frai, suivi, plus tard, à la fin de l'entretien,
d'un verre de la fameuse anisette méditerranéenne
Cristal. Au rythme de quelques cigarettes, que Jean-Jacques Viton
roule presque d'une main, se déroulait la vie de cet homme,
né en 1933 à Marseille. Comme dans un film, on apprit
qu'il vécut son adolescence à Casablanca au Maroc,
avant de s'embarquer, pour échapper à la guerre
d'Algérie, sur le Jeanne d'Arc. La marine lui laissera
alors le temps d'écrire, de lire Cendrars, Melville. En
trois ans, il fait deux tours du monde. Suite à la première
intervention franco-anglaise contre l'Égypte pendant la
guerre du Canal de Suez, Jean-Jacques Viton est démobilisé
et rentre à Marseille. Les Hommes volés porteront
la trace de ce qu'il vécut durant ce conflit. Il continue
à écrire de la poésie et des idées
de plan de livres se précisent. C'est après avoir
rencontré le poète Gérald Neveu à
la librairie Lafitte qu'il est présenté au comité
d'Action Poétique (Henri Deluy et Joseph Guglielmi)
et à des membres des Cahiers du Sud (Jean Malrieu
et Jean Todrani). Il publie alors, en 1963, dans la collection
"Alluvions" d'Action Poétique son premier
livre, aux allures surréalistes et sentimentales :
Au bord des yeux. Puis il fait le mort dans une pièce
de Brecht au Théâtre Quotidien de Marseille
et en devient l'administrateur durant six ans, quitte le comité
d'Action poétique en 1954. Rentre au P. C. en 1959,
puis fonde avec Todrani, Barthes et Guglielmi la revue Mantéia,
qui va développer des réflexions sur l'écriture
communes à la revue Tel Quel. Toutefois, en
quelques années, il se défait de ses différents
engagements: en effet, en 1974, il quitte tout à la fois
Mantéia, le P. C., les responsabilités qu'il
avait à la C.G.T., arrête de chroniquer le théâtre
pour le journal La Marseillaise. Il vit par la suite quelques
mois aux États-Unis. C'est dans le Real Paper de
Boston, journal qui publie ce que l'on appelle des personals,
des petites annonces privées, qu'il a l'idée de
composer un texte avec des annonces S. M. (sadomasochiste)
et d'utiliser leurs abréviations pour composer un rythme
saccadé et rapide. Ce sera l'une des parties de Terminal
(Hachette/P.O.L, 1981), livre que Raphaël Sorin devait publier
aux éditions Sagittaire et qu'il s'occupa lui-même
de faire connaître, sa maison d'édition ayant mis
clé sous porte. C'est Paul Otchakovsky-Laurens, directeur
alors d'une collection chez Hachette, qui l'aura alors en main
et qui le publiera. Aussi, très impressionné par
la poésie américaine et des figures comme William
Carlos William, Ashbery, Whitman et le mouvement de la Beat Generation,
Jean-Jacques Viton s'éloigne alors du textualisme dur pour
composer de longs poèmes narratifs de quinze pages. Ceux-là
qui composeront des livres tels que Douze Apparitions calmes
de nus et leur suite qu'elles provoquent (P.O.L, 1984), Décollage
(P.O.L, 1986), puis Épisodes (P.O.L, 1990). Jusqu'à
aujourd'hui, cette poésie n'a cessé, en s'étirant
entre un travail sur le motif (comme les recueils L'Assiette,
Le Wood, Terminal) et de grandes fresques narratives
sur le monde contemporain, de multiplier ses histoires tout en
les court-circuitant, d'entrecroiser tous les plans possibles
de perceptions, de temps et de langage. En même temps que
ce travail d'écriture, Jean-Jacques Viton aura également
mené, avec Liliane Giraudon, l'aventure de la revue Banana
Split (1980-1990), celle, toujours active de La Nouvelle
B.S. (présentations filmées trois fois l'an
de poètes ou de thèmes/sommaires) et de la revue
If qui, tout en faisant référence à
l'arc de Robin des bois, à la proposition conditionnelle
de l'anglais, à la prison d'If et à ses murs balafrés
de mots, en est déjà, avec un cahier spécial
Gertrude Stein, à son dixième numéro.
Jean-Jacques Viton, on se dit, en lisant vos livres, que vous cherchez à parler de tout ce qui existe, à dire une sorte de foisonnement
Je regarde les choses, le monde, et j'essaye de traverser tout
cela sans trop de dégât pour moi, de prendre une
certaine distance. En parlant de ce que je vois, je remarque davantage
une séparation qu'un rapprochement. Ça a l'air paradoxal,
mais c'est une façon de me protéger de l'extérieur.
Passer sain et sauf à travers la vie, en quelque sorte.
Quant à la prise en charge, malgré tout, du dehors,
dans sa multiplicité, comment faire autrement? Il n'y a
que lui. Les deux choses essentielles pour moi, et qui articulent
mon rapport au monde, c'est l'amour et l'écriture, avec
toutes les façons d'y réagir, l'humour, la dérision,
par exemple.
Il y a aussi du prosaïsme dans ce que vous faites. Terminal (1981), votre deuxième livre, s'apparente à une sorte de répertoire sexuel des pratiques sadomasochistes
Ce qui m'intéressait dans Terminal, et dans la partie
qui utilise les annonces S. M., c'était d'écrire
tous les stades sexuels que pouvait supporter ou ne plus supporter
le corps. De plus, à l'intérieur d'un catalogue
faussé, d'un jeu sur le prosaïsme des annonces, je
portais toute mon attention sur l'architecture du livre. Je construisais
une forme dans laquelle se défaisait une histoire du corps
S. M.. Loin de l'idée de recueil, qui m'a toujours ennuyé
dans sa façon de rassembler une quantité de texte
sans penser à la structure du livre, je tenais, avec Terminal,
à expérimenter les possibilités de construction
d'un livre, tout en y élaborant, à partir du style
abrégé des annonces, un rythme balbutiant, un tempo.
Le titre de votre premier livre (Au bord des yeux [Action Poétique, 1963]) pourrait être générique de tout votre travail. Quel est ce regard qui est au bord des yeux?
D'abord il faut dire qu'il y a dans ce livre une place donnée
à la retenue de l'écriture, au sentiment ou à
l'effusion, que je ne retiendrais plus aujourd'hui. Toutefois,
si je devais dire ce qu'implique d'être au bord des yeux,
l'enjeu de ce regard et ce qu'en fait l'écriture, je parlerais
d'accumulation, d'un moment où les choses, toutes, viennent
aux yeux, sans tri. Être au bord des yeux, ce serait marquer
ce qui se passe, à partir de plans descriptifs, visuels,
imaginaires. Faire se croiser ces niveaux de perception, c'est
faire entrer dans l'écoulement narratif des écarts
qui génèrent d'autres pistes. Mais ces faux-pas,
ces glissements dans la narration du poème, ne sont ni
flagrants, ni pertinents. Ils sont des mouvements discrets, mais
forcément déstabilisateurs.
Avec Décollages (1986), Épisodes (1990), L'Année du serpent (1992) et Accumulation vite (1994), s'ouvre le parti-pris direct (une nécessité?) de "narrer", ou celui de laisser filer la narration, presque monstrueusement ou bêtement, comme à travers une camera-vidéo
Toute cette série de livres, par leurs constructions, cherchait
à montrer que le livre de poésie pouvait être
structuré comme un roman, qu'il n'était pas un simple
rassemblement de textes, mais qu'il pouvait s'élaborer
en chapitres, comme dans l'architecture romanesque, ce qui donnait
l'idée d'un livre global, avec toutes ses phases, indivisible.
Quant à la narration, elle ne se forme pas dans une continuité
linéaire, mais à partir d'écarts et d'entrées
qui, à l'intérieur de chaque partie du livre, réamorcent
une histoire possible. C'est une sorte d'objectivisme dévoyé,
parce qu'il n'y pas de prélèvements cliniques, chirurgicaux,
mais la volonté d'imiter le romanesque dans le rythme et
le tempo du poème, par une place donnée à
l'anecdotique, au psychologique et au sentimental. En cela, c'est
vrai que je tournais le dos à l'époque de la revue
Mantéia.
Dans Décollage (1986), vous écrivez : "Je voudrais bien assister une fois/à cette performance silencieuse/du poème tracé à la surface/d'un grand aquarium/et qui maintient son sens/quelques minutes à peine". L'entreprise Viton, c'est cette perspective?
En fait, ce passage de Décollage fait référence
à la performance d'un plasticien japonais : celui-ci
traçait des lettres à la surface d'un aquarium et
elles se délitaient et disparaissaient sitôt écrites.
C'est finalement ce qui se passe après la lecture que l'on
a des choses, des événements, des situations. J'ai
en effet l'impression d'écrire comme cela : de répéter,
de reprendre, quelque chose qui ne fait que passer, s'absente
presque, glisse à une vitesse telle qu'il faut le réécrire
pour qu'il continue à être, donc à glisser,
à s'enfuir.
Avec L'Assiette, votre nouveau livre, vous écrivez quarante poèmes qui tournent autour du seul motif de l'asiette. S'agit-il de l'histoire de la vaisselle, celle d'un banquet?
L'Assiette est une scène microscopique, dans toutes
les acceptions du terme. Elle cerne quelque chose, un espace,
une position (l'assiette d'un bateau, par exemple). Mais elle
est aussi ce qui permet de fuir : le nez sur son assiette,
on est ailleurs, on ne s'occupe plus de ce qui se passe autour.
J'ai décliné dans ce livre le motif de l'assiette
parce qu'il me permettait de focaliser une scène, de la
faire apparaître, et d'y faire surgir quelque chose d'autre
sans aucune transition, comme, justement, en plein repas ou dans
un banquet. Partir de l'assiette, c'était aussi cerner
quelque chose d'intime, qui se passe en huis-clos, montrer un
théâtre où se déroulent des vies privées,
les coulisses des discussions dans leur opposition aux discours
sociaux, en jouant sur les clichés, en faisant glisser
des propos ou des situations.
Paraît en même temps un drôle de livre chez Fourbis, Les Poètes (Vestiaire), sorte de répertoire sociologique de la lecture publique de poésie. De quel vestiaire s'agit-il?
La scène prétexte de ce livre, c'est l'invitation
d'un poète à une lecture ou un festival de poésie :
qu'est-ce qui se passe alors, que le public ne voit pas, depuis
la première lettre d'invitation à l'après-lecture?
C'est ce que je montre dans ce livre, de façon exhaustive :
D'un côté, il y a tout ce qui concerne l'institution,
le cadre, qui commence par une lettre, puis aborde le transport
du poète, l'hôtel où il logera, ce qu'il mangera,
ce qu'il devra dire ou pas, les mains à serrer, etc.; bref,
j'y expose, avec humour, en brouillant les pistes, en mêlant
l'objectivité des propos à de la pure fiction, en
citant des auteurs, le côté un peu minable de ce
qui entoure une lecture. De l'autre, je montre que la lecture
est le moment essentiel d'une rencontre entre le poète
et le public, je ne la bafoue pas, j'insiste sur sa noblesse et
sa nécessité.
Mais ce livre n'élude-t-il pas les motivations propres que chaque poète a en répondant à une invitation?
La distinction entre la première et la seconde partie est
justement là pour différencier ce qui relève
des coulisses de l'institution culturelle de la lecture elle-même.
Je dis, à la fin de ce livre, qu'il est essentiel pour
un poète de lire son oeuvre en public. Toutefois, ce que
je dis aussi, et indépendamment des raisons de chacun,
c'est qu'en répondant à une invitation on n'échappe
pas aux coulisses d'une marche à suivre. Il ne faut pas
oublier aussi qu'entre le grossissement du détail qu'il
y a dans ce livre et ses glissements incongrus et grotesques,
se dessine une sorte de jeu de rôle. Á chacun d'y
être.
Propos recueillis par Emmanuel Laugier
Komsisoudin la vaisselle cassée
Les Poètes (Vestiaire) et L'Assiette ne semble rien partager de commun. Le premier est une chronique burlesque et exhaustive des coulisses des lectures publiques de poésie, le second un livre de quarante poèmes où il est question d'entretiens privés, de fonds d'assiettes dans lesquelles se mirer. Pourtant, à y regarder de plus près, si l'un peut servir de manuel savant et de guide du jeune poète à la recherche de prestations en tout genre, et l'autre s'amuse à jeter l'eau du bain avec l'eau de la vaisselle, en provoquant des situations incongrues au beau milieu de situations sans relief, on ira de l'un à l'autre en reconnaissant les mêmes marques d'humour décalé, les mêmes inventions, du prête-noms aux jeux de mots, et une même attention aux ambiances de huis-clos. Les Poètes (Vestiaire) décrit le sérail de l'organisation d'une lecture de poésie, depuis l'invitation du poète à son transport, pour revenir à l'événement de la lecture elle-même ; L'Assiette est un panorama enchantée et scabreux de tout ce qui peut se passer dans la sphère privée d'un repas, d'une discussion, d'une partouze. Assiettes creuses ou plates, à bords évasés, à liserés or, rondes ou ovales, miroir de l'âme, surface à partir de laquelle s'échapper et fuir les bavardages, on est face à son assiette pour retrouver la sienne propre : autour de nous le monde est si bruyant que Komsisoudin, personnage fictif de ces pages, se demande comment il va pouvoir échapper au "HI HAN! HI HAN" de "la fameuse rousse". L'Assiette a également cela de commun avec Les Poètes (Vestiaire) : le sujet cherche à s'épuiser par de joyeux pieds de nez, grotesques ou ironiques. Ainsi, s'il est recommandé aux poètes de ne pas oublier leur babouche ou leur calumet, histoire de ne pas arriver sans un remarquable apparat, autour d'une assiette on ne sait plus à quelles scènes se vouer : "Qui sait (en effet)comment s'arrête la main/comment elle demeure suspendue", ou encore si "C'est l'assiette qui tourne la bobine/Allonge gélatine et prises de vues/(si) c'est elle qui fabrique la bobine/ses archives l'obscurité de sa boite".
Jean-Jacques Viton a écrit, avec ces deux livres, les mots
d'un cirque dans lequel on n'aura pas de mal à se retrouver.
Vers ou prose, les saynètes qui défilent, étonnament
déplacées, se reconnaissent d'elles-mêmes
et n'excluent pas le lecteur. Essayiste à nez rouge et
poète persifleur de vers blagueurs, Viton Komsisoudin la
poésie était devenue saoule.
E. L