Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Écrivain majeur du XIXe siècle et
grand voyageur, le Portugais Eça de Queiroz n'a cessé
de dénoncer les archaïsmes de son très regretté
pays natal.
Progressiste et dilettante
Publié dès les années 60 en Angleterre où il exerça de nombreuses années comme diplomate et où il écrivit Les Maia, Eça de Queiroz n'a laissé nulle trace ou presque dans les dictionnaires français. L'homme a pourtant passé plusieurs années à Paris où il est mort en 1900. En nous offrant de découvrir cet imposant roman, considéré à juste titre comme un chef d'oeuvre, cette coédition vient réparer un oubli de taille1. Fresque volumineuse, ce roman est une oeuvre de maturité. Eça de Queiroz s'affranchit ici des principes trop rigides qu'il s'était fixés (romantisme à la Hugo, naturalisme à la Zola, rôle moral de la littérature) pour laisser éclater un style très personnel, à la fois lyrique et ironique, qui doit tout autant au XIXe siècle qu'il ne présage le XXe.
Magistralement structurés, d'une grande finesse
de langue, ces "épisodes de la vie romantique"
(sous-titre) tiennent de Stendhal autant que des classiques anglais.
Mais l'intelligence du trait et la virulence de la satire sont
celles d'un progressiste qui rêve de faire entrer le Portugal
dans le modernisme.
Journaliste puis diplomate, Eça de Queiroz voyage à
Cuba, aux États-Unis, au Canada puis en Europe et restera
éloigné de son pays presque toute sa vie. Les pages
lumineuses sur les paysages ensoleillés du Douro et le
long de la route de Sintra sont celles d'un nostalgique de la
vie paisible des propriétés de campagne au charme
un peu suranné. Et la dignité du personnage d'Afonso
da Maia, vieil aristocrate libéral, semble tout droit issue
de cette ancienne noblesse, profondément attachée
à la terre. Vigoureux pourfendeur de "l'éducation
à la portugaise" qui rend "malingre et
étoilé", il est la figure idéale
du patriarche éclairé.
Mais les années d'exil aiguiseront surtout le regard critique que l'écrivain portera sur l'étroitesse intellectuelle et morale de ses compatriote et sur la décadence économique et politique d'un pays coincé entre la couronne et le bénitier. Roman fin de siècle (il paraît en 1888), Les Maia porte en germe le conflit d'époque et de génération. Derrière la fatalité des amours tragiques, se dessine en filigrane, une manière d'autoportrait. Au faîte de sa carrière, l'écrivain, alors âgé de 43 ans, se retourne sur l'étudiant qu'il fut. Le très beau Carlos da Maia et son double efflanqué Joâo da Ega, "révolutionnaire et bambochard" seraient en somme l'idéal de jeunesse et sa caricature.
Fils de grande famille mais épris de médecine
-"la vie pour de bon, pratique et utile"- logé
dans un véritable palais mais lisant Proudhon et Auguste
Comte, Carlos ouvre ses portes aux révolutionnaires et
aux poètes bohèmes, pour d'"ardentes palabres
métaphysiques". Homme de grand style, amateur
d'art et fin lettré, il aspire à "la gloire
nationale". Nourrissant de grands projets pour sortir
le pays du "gâchis", il songe déjà
à la statue qu'on lui élèvera mais n'entreprend
jamais la plus petite action. Au fond, il n'a qu'un rêve :
"créer un cénacle de dilettantisme et d'art
(
) lancer la Revue qui serait la suprême
orgie intellectuelle. Tout cela annonçait un hiver "d'un
chic fou"". Et l'on sait que le dilettantisme fut
le dernier refuge de l'écrivain.
1 La plupart des romans de Eça de Queiroz
ont été publiés en français par les
éditions de la Différence.
Maïa Bouteillet
Les Maia
Eça de Queiroz
Traduit du portugais
par Paul Teyssier
Chandeigne/Unesco
800 pages, 160 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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