Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Sans issue
Deux nouvelles, pour deux voix à bout de
souffle, rongées par le même mal. Servie par une
belle traduction, Hilda Hilst touche en plein coeur.
Hillé, alias Madame D, est confrontée à la mort d'Ehud, son compagnon. L'événement déclenche en elle un cataclysme. Elle s'enfonce dans la folie, se perd dans une quête impossible du sens. Depuis un moment, déjà, elle vivait cachée sous l'escalier. Ehud assistait, impuissant, à sa descente aux enfers : "Tu m'entends, Hillé, écoute, je ne voudrais pas te contrarier, mais la réponse n'est pas là, tu as compris? Ni dans ta soupente ni sur la première marche ici, en haut, est-ce vraiment que tu ne comprends pas qu'il n'y a pas de réponse?". Désormais, elle partage sa vie entre son refuge et la fenêtre, où elle apparaît, le visage convert d'horribles masques qui effraient les passants.
Amos Kéres, dans Le Chien, pourrait être considéré comme un double masculin de l'héroïne de L'Obscène Madame D. Mathématicien quinquagénaire, il prend conscience, au terme d'une rêverie sur une colline, de la vanité de sa condition : "J'éructe, dis que non, enfoiré, je ne vais plus jamais, je l'ai senti, compris, là-haut, plus jamais travailler de ma vie, compris?"
Après les Contes sarcastiques, parus en 1994 chez le même éditeur, Hilda Hilst, écrivain brésilienne, livre deux textes intimement liés. L'Obscène Madame D et Le Chien ne cessent jamais de se répondre. L'écrivain laisse la parole à ses deux personnages, qui se livrent à des monologues tenant de la cataracte. La mort d'Ehud et la méditation d'Amos sont les déclencheurs d'un flot continu. Hillé et Amos sont des plaies. Le sens leur est brusquement interdit et ils se vident, face à l'inacceptable révélation.
Ils ne sont pas seulement remplis d'eux-mêmes. Ils contiennent davantage. Souvenis, bribes de dialogues, tout nous est livré en un seul bloc. La mémoire fuit, comme une outre : "Sa chemise vert pâle est celle, en jersey, qui lui colle aux nichons et sur le ventre; il se dit qu'il ne peut pas l'avoir épousée ni en avoir eu un enfant, sur quoi son fils entre dans la pièce : m'man, papa qui est bon en arithmétique dis-lui de faire mon problème. Jamais de la vie, je dis."
Hilda Hilst décrit à merveille la confusion
qui habite ses deux personnages. Dans une langue âpre, elle
montre l'impasse et prouve que "personne ne va bien"
puisque "la mort travaille en chacun de nous".
La mort, le sexe et Dieu sont trois éléments récurrents
dans l'univers de Hilda Hilst. Le Chien n'est pas placé
par hasard, sous le signe de Georges Bataille. Amos dira de Dieu,
qu'il est "une étendue de gel ancrée dans
le rire." Le lecteur plonge la tête la première
dans le chaos. Il parcourt la mémoire des deux personnages
et le voyage n'est pas de tout repos, car Hillé et Amos
sont des figures de l'Apocalypse, deux boules ouvertes sur un
noir de plomb. Le tissu narratif reste toujours tendu à
l'extrême : "Qui, Ehud, qui a éteint
mon enveloppe de lumière, qui ne cesse en moi de poser
des questions sans réponse possible, qui n'entend pas et
a tant vieilli, qui fait s'abîmer la pointe de mes doigts
à tant tâter ainsi, qui en moi ne sent pas?".
Savamment construites, mais gardant la spontanéité
de la confession totale, prise sur le vif, les deux nouvelles
sont d'une incroyable efficacité. A cet égard, Maryvonne
Lapouge-Petarelli réussit ici un admirable travail de traduction.
La violence de Hilda Hilst semble entièrement restituée.
Benoît Broyard
L'Obscène Madame D
suivi de Le Chien
Hilda Hilst
traduit du portugais (?)
par Maryvonne Lapouge-Petarelli
L'Arpenteur
174 pages, 95 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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