Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Paru en Allemagne il y a plus de dix ans, Notre
Philosophe décrypte la montée du nazisme
ordinaire qui ne dit pas son nom. Saisissant.
La bête immonde qui est en nous
"Il n'est pas vrai que l'histoire n'ait rien à enseigner, elle manque seulement d'élèves". Ce constat lâché dans les toutes premières pages du roman pourrait aussi bien en être la conclusion. Et la leçon, dans le climat politique que l'on sait, trouvera chez le lecteur français une résonnance particulière. La démonstration à laquelle se livre ici Gert Hofmann est d'autant plus saisissante qu'elle sort de la bouche d'un enfant. Au fil des pages, ses questions naïves mettent au jour les mécanismes d'exclusion, l'aveuglement, la lâcheté et la bassesse ordinaires qui conduisent aux pires extrémités.
L'enfant s'appelle Hans, sa soeur, Gretel, et l'époque obscure dans laquelle ils grandissent pourrait ressembler à la terrifiante forêt du conte de Grimm. Le garçonnet ne comprend pas pourquoi il ne peut plus aller dessiner chez M. Veilchenfeld, le prof de philo que l'on recevait naguère à dîner et qui vit désormais en reclus. "Parce que je me sens plus en sécurité parmi mes livres que parmi mes compatriotes" se résigne le vieil homme que l'on ne salue plus. Dans son ignorance (ou dans sa très grande sagesse?), l'enfant ne comprend pas non plus les brimades, les passages à tabac et les injonctions de ses parents à se tenir à distance de celui qui peut "attirer de gros ennuis". Fraîchement débarqué dans la triste et pauvre bourgade industrielle de Saxe après sa destitution de l'université de Leipzig, celui qui "a écrit et lu trop de livres", vit "sans attaches", coupable au yeux de la petite communauté villageoise de "ne pas penser comme tout le monde", d'avoir "un nom qui pue" et un nez "trop grand". Et devant l'insistance du jeune narrateur, le père en arrive à l'évidente conclusion que si M. Veilchenfeld intéresse son fils "à ce point c'est parce que tout ce qu'on (lui) enseigne sur le monde et les hommes, tout le christianisme se trouve bafoué en la personne de M. Veilchenfeld, parfaitement. Nous avons là quelqu'un dont le cas inflige un démenti à tout ce que nous enseignons à ce gamin". Les mots de "nazi" et de "juif" ne sont jamais prononcés mais la situation est claire en cet été 1938. Et c'est sans doute à travers l'attitude ambiguë du père que ce court roman est le plus cinglant. Médecin, il continuera à visiter le vieux jusqu'au bout et tâchera plus ou moins de s'opposer à la haine de ses concitoyens. Lucide, il comprend exactement ce qui est à l'oeuvre et pourtant il ne réagit jamais franchement, se résigne, craignant sans doute pour la sécurité de sa famille. Qui ne dit mot consent.
Gert Hofmann, qui avait une dizaine d'années pendant la
Seconde Guerre mondiale, s'inspire ici d'une expérience
vécue. Et son roman creuse en filigrane la fameuse question
de la responsabilité que continuent de poser des millions
d'Allemands de sa génération. Notre Philosophe
a d'ailleurs été largement salué par la critique
d'outre-Rhin, à sa sortie en 1986 quelques années
avant la mort de son auteur. Aujourd'hui, sa traduction en français
permet de poser cette même question dans un pays qui, contrairerement
à l'Allemagne, n'a jamais véritablement crevé
l'abcès de Vichy.
Maïa Bouteillet