Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Hyvernaud, écrivain-citoyen
Un numéro de la revue Plein chant (témoignages,
inédits, oeuvre critique) et la réédition
de Le Wagon à vaches : un double hommage à
celui qui racontait la condition humaine avec une infinie authenticité.
C'est souvent la même histoire quand il s'agit d'écrivains
avec lesquels on se sent proches et que les manuels ont négligés.
On a tendance à vouloir les réhabiliter, en consignant
leurs témoignages, pour qu'ils assurent eux-mêmes
leur propre défense. On décortique les textes, on
fouille l'oeuvre, on recense leurs humeurs, à la recherche
de quelques vertes sentences, pleines de ressentiments sur la
médiocrité de leurs contemporains. Avec Georges
Hyvernaud (1902-1983), la partie est perdue d'avance. "Je
ne nourris pas d'illusions. On ne me lira pas dans cent ans, ni
dans dix. (...) Triompher des siècles? Mais il faut
travailler dans le bronze ou sur le marbre, pas sur les mots (...)
lorsque on rêve de durer, on pense à un adolescent
enthousiaste, à une ardente jeune femme. Et on n'aurait
à faire qu'à des pédagogues et des écoliers."
1 Tout comme ses livres,
Georges Hyvernaud était d'une grande modestie et d'une
extrême lucidité. Ironie aussi, quelque peu désenchantée.
La littérature? Elle s'adresse "à quelques
douzaines d'originaux qui ont des loisirs, un fauteuil, le goût
de la solitude et l'horreur du bruit", s'est-il plu un
jour à noter. Attentif aux êtres, à leurs
souffrances, à leur dignité, à leurs manières
de s'arranger avec la vie, Hyvernaud était animé
d'un humanisme à fleur de peau, avec cette petite pointe
d'idéalisme attachante : il a toujours pensé
que la culture -et ce conférencier savait de quoi il parlait-
pouvait sauver l'homme de sa condition. Hyvernaud n'a jamais cherché
les honneurs, méfiant et un peu revêche derrière
ses lunettes à verres épais. Sartre et Les Temps
modernes lui offriront pourtant l'hospitalité en 1946,
qu'il déclinera. Toute sa vie, il l'aura consacrée
à la littérature en l'enseignant à des générations
d'instituteurs, à Arras, à Rouen puis à Paris.
Déjà, à l'âge de 14 ans, rappelle sa
femme, Andrée Hyvernaud, à qui la revue Plein
chant a confié la direction de ce dossier hommage d'une
très grande richesse, le futur professeur d'École
normale assurait le cours de français à ses petits
camarades pendant que le maître révisait sa licence
dans un coin de la classe. Plus tard, de 1958 à 1972, Hyvernaud
collaborera à Plaisir de lire, une collection à
l'usage des collégiens, lancée par les éditions
Armand Colin et dirigée par Jean Guéhenno. Critique
également, ses articles étaient d'une étonnante
sagacité. Stendhal et Montaigne avaient sa préférence,
sans oublier Kafka et "notre frère Charlot",
deux témoins importants de l'absurdité de notre
quotidien.
Il a donc fallu attendre ces dix dernières années
(grâce à Ramsay, Seghers et Le Dilettante) pour que
les oeuvres complètes de Hyvernaud soient enfin disponibles.
Deux de ses livres furent publiés de son vivant, largement
autobiographiques, que l'histoire -peu soucieuse de contempler
ses propres infirmités- préféra ne pas retenir.
Jugés politiquement incorrect. Trop brutal, trop trivial.
Lui, la grande histoire, il ne l'a pas oubliée. Elle aura
eu au moins le mérite de révéler une oeuvre
à venir. Le lieutenant Hyvernaud fut emprisonné
dans un oflag de 1940 à 1945. Il y connut l'humiliation,
la résignation, le dépouillement de soi : La
Peau et les os (1949) est le récit de sa captivité;
Le Wagon à vaches (1953), le journal de l'après-libération.
Deux livres indissociablement liés par un même écoeurement.
La déchéance contée à ras d'homme,
sans fards, ni douleurs. Une description frontale de la réalité,
en demi-teinte, à contre-jour, avec des phrases limpides
et sèches qui claquent au visage des survivants. Deux récits
d'une lente lobotomie : celle d'un homme cassé, vaincu,
l'âme hébétée, une tumeur partout le
corps, impossible à dissimuler : "Nous avons
pris nos plis. Nous ne nous défriperons plus." Le
narrateur du Wagon à vaches est un "pauvre
type". Il est comptable chez Busson Frères, Eaux
gazeuses. Sa vie est morne, bien loin du "complet sport"
et des "bonheurs vernis". Il en bave et continue
d'en baver, remontant à contre-courant le cours d'une époque
poisseuse, aussi enfumée qu'une arrière-salle de
bistrot. Un destin de pierre. Une grenouille dans un bocal. L'écrivain
s'en excuse : "La vie manque de romanesque quand
on est obligé de la gagner." Quelqu'un que l'on
a parqué pendant cinq ans ne peut que claudiquer sa vie
durant. "On marche, on marche, et au bout du compte on
n'est pas plus avancé." Alors, il fait croire
à ses voisins qu'il écrit un livre, pour gagner
du temps, pour avoir une occupation, faire son chemin, comme les
autres. Les autres, c'est Bourladou, l'entrepreneur en maçonnerie,
emmaillotté dans ses conformismes de petit bourgeois; c'est
le député Flouche que l'on soupçonne de culbuter
la veuve Louchère; c'est la floppée de trouillards,
de courageux qui baissent la tête ou haussent la voix en
attendant le passage de l'équarrisseur. C'est aussi l'heure
des grands débats. Marécasse est mort à Dachau.
Il aurait été dénoncé par la Gestapo.
Sa femme couchait avec "un Boche". "C'est
un monument aux Résistants que nous voulons élever,
ou un monument aux cocus?", clame-t-on au café
du commerce.
Le Wagon à vaches est le récit d'un captif
des temps modernes, englué dans un présent anémié
et sans lendemain. C'est le constat amer d'une société
alvéolée, fondée sur l'éphémère
et l'efficacité dans laquelle les moins costauds sont laissés
sur le bas-côté. À sa façon, avec un
ton toujours pince-sans-rire, Hyvernaud place son regard sur la
face pourrie de l'humanité. Et ce n'est pas les larmes
qui lui viennent, mais la pitié et la révolte. Aujourd'hui,
à une époque où règne la vacuité
idéologique, son oeuvre est salutaire parce qu'elle évite
tout écueil consensuel. Sans prendre les armes, juste la
plume, le citoyen Hyvernaud organise la contre-résistance :
un énergique plaidoyer pour la libération de l'homme
par l'homme. Au moment de voter (?) la loi sur la cohésion
sociale, ce monsieur aurait eu sûrement deux ou trois choses
à dire.
Philippe Savary
1 Feuilles volantes, Le Dilettante, 1995
Plein chant N°61-62
Georges Hyvernaud
184 pages, 90 FF
(16120 Bassac)