Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Huit ans après la chute du mur
de la Honte, Eric Faye le reconstruit en plein Paris. Dans un
froid sibérien, le péril rouge est de retour.
Place de l'Etoile rouge
Eric Faye poursuit bille en tête sa percée littéraire. Limougeaud né en 1963, il est déjà l'auteur de cinq essais sur Ismaïl Kadaré et les contre-utopies publiés chez José Corti. En 1995, il s'est tourné vers la fiction avec Le Général Solitude (Le Serpent à Plumes), un très honorable premier roman qui annonçait la probable éclosion d'un écrivain. Ce que confirme Parij, un livre accompli, ferme et nourrissant auquel ne manque ni la magie ni le suspens. Comme les livres qui l'ont précédé, Parij témoigne d'une fascination pour le champ politique où s'affrontent les forces coercitives et les destins collectifs. Avec Le Général Solitude, Eric Faye rendait un hommage aux utopistes qui fondent la communauté idéale malgré le caractère inéluctable de son échec. Une manière de noter que l'on peut tenter de modifier la réalité sur la foi d'un rêve. Suivant une logique inverse, Parij fait le récit du déclin d'une société aux origines utopiques qui a sombré dans la brutalité d'un régime totalitaire.
Plus précisément, Parij est un roman géopolitique puisque son titre est la version slavisante du nom de Paris. Et l'atteinte à l'intégrité de notre capitale n'est pas seulement orthographique. Elle se révèle chronologique dès lors que le roman repose tout entier sur le principe d'uchronie imaginé par Charles Renouvier au XIXe siècle et analysé par Emmanuel Carrère dans Le Détroit de Behring (P.O.L, 1986). Sous le voile d'un nom savant, l'uchronie consiste à tordre le cours de l'histoire en modifiant un événement qui transformera à son tour ceux qui dépendent de lui. Une théorie des dominos qui nous est aussi familière que la prose l'était à Monsieur Jourdain. Ne dit-on pas, par exemple, que la face de l'Empire romain aurait été changé si le nez de Cléopâtre n'avait pas été si long?
Eric Faye a pratiqué cet exercice au moment de la conquête du territoire allemand par les troupes alliées à la fin de la Seconde guerre mondiale. Seulement, il imagine que les Russes plus rapides que les Américains ont poussé jusqu'à la France. L'histoire de Berlin devient celle de Paris lorsque le Mur de la honte coupe la ville en diagonale. Cette géopolitique-fiction met en scène un prix Nobel de littérature Romain Morvan qui poursuit le mythe du roman global. Expulsé de la zone Est de la capitale, il laisse derrière lui Clara Banine, sa maîtresse et le manuscrit de son ultime roman, un brûlot qui doit mettre en péril le régime communiste. Bernard Neuvil, fonctionnaire affecté à la surveillance du courrier, est chargé de récupérer le livre à partir des informations que Morvan laisse échapper de ses lettres. Un jeu de chat et de souris où l'élément amoureux s'inscrit par une concession à la forme romanesque. Dans Paris enneigé, le pâle Neuvil s'enferme dans un rêve d'amour et de talent tout en craignant d'être pris en chasse à son tour par les cadres du parti.
En admettant "jouer avec des
archétypes", Eric Faye monte son récit
sur des images connues. C'est une véritable gageure que
de reprendre sans ennui le thème de la guerre froide. Il
y parvient. Son Parij croise Le Troisième
Homme de Graham Greene. Sa quête policière prend
en filature les ombres de personnages qui ressemble à ceux
de Max Genève dans une ville étonnante d'étrangeté,
semblable au royaume de Jacques Abeille. Eric Faye est bien un
écrivain de notre temps : il reste fasciné
par les fins de règne de la Mitteleuropa qu'Enki Bilal
a dessiné. Avec Parij, il use brillamment du goût
décadent et réveille des démons si proches,
si probables que son livre en acquiert des airs de parfaite crédibilité.
Eric Dussert
Parij
de Eric Faye
Le Serpent à Plumes
255 pages, 110 F.
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