Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Antoine Volodine : la parole des insurgés ad vitam aeternam
Depuis une douzaine d'années et neuf livres,
Antoine Volodine construit un univers romanesque
inclassable mais parfaitement habité. Le rêve et
le chaos vivent en douloureuse harmonie. Ses fictions, mises en
scène par des utopistes vaincus, décrivent la faillite
éternelle de notre imaginaire politique.
I nlassablement, dès
la première page, une atmosphère de désastre,
de décombres : des vents de poussière, des
relents de serpillières, des odeurs de sueur, de cendre,
de soufre, de scalp, le fracas qui cogne, quelque chose qui chuinte.
Inlassablement, la peur, la douleur qui se répandent, qui
se partagent sous une chape de plomb. Inlassablement : des
décors d'exil extrêmes et baroques, soit nommés
(Lisbonne, l'Amazonie, Macau...), soit imaginaires; un monde luxuriant
et terrifiant traversé par une armée de personnages,
des médecins, des enquêteurs, des terroristes, des
policiers, des vaincus. Inlassablement des narrateurs -dont l'état
naturel est qu'ils sont morts- en situation d'incarcération,
sans cesse obligés de construire un réel imaginaire
-tout aussi apocalyptique- pour échapper à leurs
inquisiteurs et à leur interrogatoire. On pourrait aussi
ajouter dans ce branle-bas d'autres choses, comme la présence
d'une ménagerie, la paralysie de la durée et de
l'espace, des voix hétéronymes, beaucoup de fraternité
amoureuse.
Inlassablement, depuis 1985, Antoine Volodine fabrique un univers
romanesque très singulier dans le paysage de la littérature
française. Un univers complexe, inventif, poétique
empli de trouées et de creux. L'écrivain brusque
le lecteur, le malmène dans des sociétés
nébuleuses, à des époques irreconnaissables.
Ses matériaux de construction (ou de déconstruction),
il les puise dans l'onirisme, la psychiatrie, la politique, autant
dire des matériaux qu'il ne va pas chercher dans les jardins
d'agrément de ses collègues contemporains.
Son premier roman Biographie comparée de Jorian Murgrave (1985) débute ainsi : "Le livre traînait
dans les déjections et le sang". Son nouveau texte,
Nuit blanche en Balkhyrie (1997) se termine par
: "Enfin il fera noir." Entre ses deux
dates, sept autres romans ont été publiés.
On pourrait parler de la fin d'un cycle : qui y a-t-il d'autres
à nommer derrière l'obscurité?
Le livre de Volodine, celui qui "traînait dans les
déjections et le sang", et qui restait à
écrire, on peut l'imaginer être celui de toute une
génération, humbles résistants qui se sont
retrouvés au coeur de l'histoire, combattant les totalitarismes,
rêvant tout haut d'espoirs généreux avant
la débâcle, "le regard obscurci par la poudre,
l'âme déformée par les combats." Volodine
va s'attacher à noicir ce livre, en mettant en scène
ses narrateurs, ses "complices" . Le "héros"
volodinien a des caractéristiques communes : il est
traqué, souvent torturé, il est sommé d'avouer
sa véritable identité -et en même temps son
lourd passé. Le nom devient un enjeu essentiel : bafouillé,
oublié, dédoublé, c'est le seul lien (social,
politique, culturel) qui le rattache à sa mémoire
et en même temps à sa perte. Qu'il vienne d'une autre
planète (Biographie...), qu'il soit terroriste
(Lisbonne, dernière marge), utopiste (Le
Nom des singes), dissident politique (Le Port intérieur),
éternel combattant (Nuit blanche en Balkhyrie),
le "héros" volodinien va ainsi "expliquer
longuement l'inexplicable, avec des arguments puisés dans
les rêves." Folie, schizophrénie, mirages
deviennent des refuges possibles pour éviter de sombrer
définitivement, sans pour autant que ce soit des voyages
de tout repos. De ces explorations dans les labyrinthes intérieurs,
de ce travail d'anamnèse imaginaire et éprouvant,
resurgit sous une gangue de plomb et de poudre le récit
d'un enfer tout aussi difficile à nommer.
L ivre après livre, fiction
après fiction, Antoine Volodine colle ainsi sa plume au
monde comme il va mal, sonde les béances des traumatismes
collectifs, énumère la barbarie planétaire,
décrit le mouvement perpétuel des révolutions
avortées, donne la parole aux morts (ou aux lâches)
et aux survivants (ou aux résistants) de ce siècle-charnier.
Pour rendre compte de ce monde vivant chaotique, où règne
la profusion et la confusion, la manipulation et la terreur, Volodine
multiplie les niveaux narratifs, atomise les fictions, supprime
les contraires (vie-mort, avant-après, victoire-défaite...).
Ce procédé gigogne n'est pas une coquetterie formelle.
Dans cet univers de cendres recomposé, la lucidité
et le rationnel sont simplement fantôme. Du reste,
"les idéologies qui justifient la guerre noire
sont d'une opacité totale", rappelle dans le magnifique
et troublant Port intérieur (1996) l'écrivain-narrateur
exilé à Macau, qui dissimule la folie pour ne pas
avouer aux services secrets où se cache une ex-cadre du
Parti.
En combattant averti, Volodine sait que le meilleur moyen d'étrangler
le réel n'est pas d'accepter le corps à corps, mais
de le prendre par surprise, dans des zones les plus sensibles.
Cette technique, on peut la retrouver professée dans Alto
solo sous la plume d'un écrivain-personnage :
"Aux hideurs de l'actualité, Iakoub Khadjbakiro
avait coutume, dans ses livres, de substituer ses propres images
absurdes. Ses propres hallucinations partiales, inquiétantes
et inquiètes (...) Il semblait travailler sur d'abstraites
fantasmagories, mais soudain ses mondes parallèles, exotiques,
coïncidaient avec ce qui était enfoui dans l'inconscient
du premier venu. On se retrouvait bien (...) avec les millénaires
cancers toujours actifs en chacun, les millénaires barbaries,
les millénaires reculades." C'est donc à
un vaste travail de décryptage auquel le lecteur est convié.
Un travail harassant, tendu, suspendu au-dessus de gouffres imaginaires,
qui menace à chaque avancée, de précipiter
l'ensemble de la cordée au fond d'une trouée.
Antoine Volodine n'aime pas parler de sa vie, il préfère
évoquer ses livres. Du reste, la réalité,
la vérité, l'identité (officielle, officieuse),
dans son oeuvre sont l'objet de tant d'interrogations, de tant
d'incertitudes qu'il est bien hasardeux de tenter l'aventure.
Malgré tout...
A ntoine Volodine serait né
en 1950 à Chalon-en Saône. Une enfance qui n'a pas
été terriblement malheureuse, contrairement à
celle décrite dans Rituel du mépris
(1986). Viennent ensuite les années universitaires à
Lyon. Il y étudie le russe, pour des raisons génétiques
et culturelles. "A cette époque, la perception
de la Russie était intimement en liaison avec l'histoire
révolutionnaire du XXe siècle."
De cet amour pour la langue russe et en hommage à une grand-mère,
il adoptera plus tard Volodine, comme nom d'écrivain. En
mai 68, il se lance dans la tourmente. "Pour moi, ce fut
une page qui s'est ouverte et qui n'est pas refermée. Cette
perception pendant quelques semaines d'une possibilité
de transformation radicale, c'est quelque chose qui marque l'existence",
comme marque l'existence le reniement d'anciens militants qu'il
connaissait, "devenus des petits bourgeois rassis et rancis".
Pendant les années 70, sans rentrer dans les détails
de sectes, de drapeaux, de mini-partis -"c'est se rattacher
à des grisgris", il fait donc partie "des
minorités excitées". Dans son engagement
révolutionnaire, la guerre du Viêt-nam a été
un élément aussi important que Mai 68. "D'une
certaine manière, j'y participais". Et pour une
fois, il aurait été du côté de ceux
qui allaient gagner.
En 1973, il est nommé à Orléans prof de russe
: une langue à problème, très peu de
clients, précarité professionnelle... "Las
d'enseigner", il donne sa démission quatorze ans
plus tard. "Je ne pouvais pas imaginer de passer ma vie
à corriger des fautes de datifs pluriels ou de génitifs
singuliers. Ma vie réelle, c'était une vie liée
à l'écriture." Volodine s'en amuse. Il
a conservé dans un protège cahier en carton quelques
vieux écrits. Entre autres : une histoire avec des
subjonctifs imparfait et des fautes d'orthographes hilarantes.
Il avait cinq et demi...
A insi, à partir de1971,
et par vagues successives, Antoine Volodine envoie ses textes
aux maisons d'éditions les plus prestigieuses. En vain.
Une quinzaine d'années à essuyer des refus. Un souvenir
plein de candeur. Autant sur le fond : "Je n'avais
pas la perception de la mauvaise qualité de ce que j'envoyais";
que sur la forme : "A cette époque, on dactylographiait
avec du carbone, et les versions étaient absolument illisibles.
En plus, on les envoyait en dépit du bon sens, en consultant
les adresses d'éditeurs dans les annuaires." Ce
vécu d'écriture non publiée, occultée,
secrète, clandestine se retrouvera tout au long de son
oeuvre à venir.
"Par miracle", pourtant, en 1985, Biographie
comparée de Jorian Murgrave est remarquée
par Elisabeth Gille, directrice à Denoël de la collection
"Présence du futur". Ironie du sort : c'est
un copain qui a envoyé le manuscrit à sa place,
sans le prévenir. Vu l'inclassabilité du livre,
Elisabeth Gille lui avoue que la collection Blanche pourrait également
le publier, mais rien n'est assuré. "A ce moment,
je n'ai pas du tout réfléchi aux enjeux. L'idée
d'avoir un texte publié me fascinait. De plus, l'à-valoir
était plus important à "Présence du
futur"." Elisabeth Gilles voit donc arriver dans
son bureau quelqu'un qui n'était au courant de rien, "un
plouc littéraire", récupère son
texte et sa plume : Antoine Volodine fait donc son entrée
en littérature par la SF (et en profite pour obtenir quelques
traductions). A cette époque, certains écrivains
se singularisent déjà dans le genre, comme Serge
Brussolo. "Il y a eu pendant deux, trois ans une conjonction
de voix tout à fait originales qui se sont regroupées
dans un mouvement à l'existence éphémère
qui s'appelait Limite et dont j'ai été membre.
Un recueil de nouvelles a été édité
Malgré le monde (Ndlr : Denoël,
1987). C'était une tentative pour affirmer l'existence
d'autres choses dans la SF française. Mais on a fabriqué
un livre hermétique, qui était illisible en fait...."
Après Biographie... trois autres livres vont suivre.
Le problème, c'est que dans cette collection, Volodine
se retrouve finalement bien seul. "J'étais étranger
dans le ghetto." Un zombie parmi les zombies. "Ça
posait de sacrés problèmes d'existence pour moi
qui avait des projets à long terme". Volodine
récolte malgré tout quelques lauriers. Son troisième
livre Rituel du mépris est récompensé
par le Grand Prix de la Science-fiction française en 1987.
Pas mal pour "un touriste du genre" à
qui on demandait sans cesse pourquoi il n'était pas comme
les autres... Même s'il avoue que son destin d'écrivain
aurait été différent dans une maison d'édition
autre, Volodine ne renie pas ses quatre livres : "Et
justement, c'est pour cela que je veux pas qu'on y accole cette
étiquette de SF, d'abord parce que c'est une étiquette
qui est conçue toujours par ceux qui la collent comme dévalorisante,
et d'autre part, ça serait faire des quatre livres, une
première phase dans mon oeuvre. Ce sont les premières
briques de cette construction romanesque. Ils sont écrits
comme j'écrivais il y a 15 ans", c'est-à-dire,
peut-être avec"l'absence totale de la reconnaissance
d'un lecteur possible."
Il est singulier de constater que le premier éditeur de
Volodine était un éditeur de science-fiction alors
que lui-même n'était pas un spécialiste de
SF. Lorsque en 1990, Jérôme Lindon publie Lisbonne,
dernière marge, Volodine avoue ne rien connaître
de la nouvelle génération des auteurs Minuit, tout
comme la littérature française contemporaine. "Finalement
la notion de filiation, j'ai dû mal à la poser. Pour
moi, l'écriture n'est pas uniquement une affaire de textes.
Il faudrait évoquer des émotions artistiques dues
à des films (ceux d'Eisenstein), des oeuvres musicales,
des contacts avec d'autres cultures, chinoise, orientale".
A l'inverse de son voisin orléanais Pierre Michon qui a
osé écrire après la lecture de Faulkner,
pour Antoine Volodine, il n'y a pas eu de déclencheur.
"Contrairement à beaucoup d'écrivains français
de ma génération, je ne prononcerais jamais ni le
nom de Proust, ni celui de Joyce, ni celui de Faulkner, et c'est
bien embêtant dans le milieu littéraire français.
Pour moi, ces références culturelles sont artificielles."
En revanche, certains "géants écrasants"
l'ont fortement impressionné : Lautréamont
("que j'ai lu beaucoup trop tôt, ce qui éblouit
et doit faire mal quelque part"), Dostoïevski, Céline,
Beckett, Kafka... Il y eut également la découverte
de la littérature sud-américaine, dans les années
70 (Garcia Marquez, Borges, et surtout Bioy Casares), celle également
des formalistes russes des années 20 (Pilniak, le Don
paisible de Cholokhov...)
Et de ce monde culturel, "fabriqué de bric et de
broc", Antoine Volodine a fourbi sa propre voix, d'une
torrentielle et fantastique tonalité, qui prend source
aux tréfonds de l'homme et s'en va irriguer les ravines
d'un improbable nouveau monde.
Philippe Savary
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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