Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
La simple émotion
Né en 1921 sur le plateau d'Asagio qu'il ne
cesse d'évoquer, l'Italien Mario Rigoni Stern s'est
engagé dès 17 ans pour la Seconde Guerre mondiale.
La traversée du conflit, son emprisonnement par les Allemands,
son évasion ont nourrit son écriture attachante
et humble qui professe que "sur le monde, nous sommes
tous du même village" (Rencontre en Pologne).
L'écrivain n'en a jamais eu fini avec la guerre. Dans ce
recueil de neuf nouvelles, La Chasse aux coqs de bruyère,
il arrive souvent que les personnages croisent les traces des
deux conflits mondiaux. Morceaux de fer que l'on déterre
des montagnes pour les revendre, au risque de sauter sur un obus,
souvenir de l'assassinat d'un bûcheron par les nazis, mort
d'un neveu chasseur alpin. Étrangement, pour oublier la
guerre les personnages des nouvelles (on ne saurait parler de
héros) font confiance à leur fusil. Fusils de chasse
pour les coqs de bruyère, les faisans ou les lièvres,
préparés bien avant l'aube, mis à l'épaule
tôt le matin quand le jour n'est encore qu'une promesse.
La chasse revêt chez Rigoni les aspects d'un chant à
la terre et à la nature et permet aux petites gens dont
il est ici question de se libérer du joug des puissants :
"la terre, l'air, l'eau ne se connaissent pas de maître,
mais appartiennent à tous les hommes, ou mieux encore à
ceux d'entre eux qui savent se faire terre, air, eau et se découvrir
partie de toute la création." Les parties de chasse,
aux accents parfois aussi mystiques que la poursuite de la baleine
blanche nécessitent beaucoup de silence. Les hommes communiquent
par gestes, ils comprennent les chiens et savent lire les traces
des renards. Ils lisent dans la nature comme dans un livre sacré,
comme dans les entrailles d'où ils naquirent. Avec une
rare simplicité, l'écrivain nous donne à
sentir la neige des montagnes, la mousse sur laquelle les hommes
aiment à s'étendre, le vent que font les ailes des
coqs en fuite. C'est le sentiment de la terre qui surgit à
chaque page, qu'il y soit question de gibier ou d'exil en Amérique.
Et parfois, dans cette quête d'un bonheur terrestre, l'auteur
touche au sublime. Ainsi, dans la deuxième nouvelle du
recueil où un homme solitaire tente d'abattre un vieux
coq des bruyère mythique. Mario Rigoni ouvre sa nouvelle
par le point de vue de l'ami et glisse imperceptiblement à
celui du chasseur. Lorsqu'il nous donne à voir ce que voit
le coq au moment de la chasse, le pari est gagné :
nous sommes tous, humains ou animaux, du même village.
T. G.
La Chasse aux coqs de bruyère
Mario Rigoni Stern
Traduit de l'italien
par Georges Piroué
10/18 230 pages
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