Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Avec cent soixante titres à son catalogue
(à raison de deux nouveautés chaque mois), Alain
Martin garde le cap de sa maison d'édition malgré
les tempêtes et les orages. Et se prépare tranquillement
à fêter dix ans d'édition.
Climats : sous les nuages, le soleil
Celui qui a tout compris du sens de la vie, c'est le chat d'Alain Martin. Alors que ses maîtres pianotent sur leurs ordinateurs et répondent au téléphone, le chat, lui, dort. Il faut dire que le lieu s'y prête. Sise à Castelnau-le-Lez dans la banlieue bourgeoise de Montpellier, la demeure où vivent Alain et Françoise Martin se divise en deux parties : sur la gauche en entrant, s'ouvrent les bureaux de la maison d'édition. Dans la première pièce, imprimantes, ordinateurs et scanner tournent le dos à une longue bibliothèque où s'alignent, par ordre d'apparition au monde, les ouvrages publiés ici depuis 1988. Plus loin, un autre bureau, où s'empilent les romans de Jorge Semprun : l'éditeur s'apprête à publier un essai sur l'auteur de L'Écriture ou la vie et il vérifie les informations de son auteur. Sur la droite de l'entrée, c'est le coin privé. Le royaume du chat qui, pattes en l'air, le corps étiré sur le divan, rêve des chauds jours de l'été où la piscine, dehors, et l'olivier à côté, lui offriront une fraîcheur bienfaitrice. Il faut une certaine conviction pour, en un lieu pareil, passer son temps devant les ordinateurs, les manuscrits et les factures. Certains parleront de passion.
Pourtant, à l'origine, la passion d'Alain Martin ne le portait pas vers la littérature. Né en 1941 à Gap dans les Alpes Maritimes, Alain Martin se destinait plutôt aux métiers du cinéma. Abonné à la revue Positif, que publiait Le Terrain Vague d'Éric Losfeld, il monte à Paris à 19 ans avec le désir de jouer la comédie. Il se rend chez Losfeld pour proposer de venir chercher lui-même chaque numéro de la revue auquel son abonnement donne droit. Et comme il n'a pas de travail, il demande si par hasard
Losfeld lui proposera un poste de "vendeur-emballeur" et c'est à la librairie du Terrain vague, rue du cherche-midi, qu'Alain Martin fera ses premiers pas dans le milieu du livre. "Plein de choses se sont révélées alors. Là, j'ai découvert le surréalisme et le fantastique que j'ignorais totalement."
Le lieu aussi a son importance : la maison d'édition est également une librairie où viennent beaucoup d'habitués. "C'était intéressant de voir à qui on vendait les livres que la maison publiait. Les gens venaient faire leurs commentaires. Il régnait une ambiance un peu club.". Au milieu de cela, le vendeur-emballeur a l'impression qu'on ne parle que de livres à jamais inaccessibles pour lui. Comme ce Locus Solus du dénommé Roussel dont un jour Éric Losfeld, "qui était d'une grande générosité", lui fait cadeau parce que le livre dépasse du rayonnage. c'est une révélation. Losfeld, très souvent, offrait ainsi des livres. D'où la découverte aussi de Sade avec la Philosophie dans le boudoir dont le volume, également, dépasse des rayonnages. "C'était des bouquins qui libéraient l'esprit, qui vivifiaient les neurones. Je me suis branché aussi sur le surréalisme avec, surtout, Breton." Le Terrain vague était une librairie libertaire où l'on trouvait aussi de la bande dessinée. C'est là qu'est publiée Barbarella, la première B. D. pour adultes.
Mais Alain Martin quitte les lieux pour se lancer dans le cinéma en essayant de trouver un poste d'opérateur. C'est un échec. Il retrouve du travail à la librairie polonaise de Paris où on le charge de monter un rayon de littérature en français. "En tout, j'avais peut-être deux cents titres. C'était assez surprenant : les clients parlaient hongrois, je leur répondais en français." Puis c'est à la librairie du Cercle Français du Livre, rue du bac qu'il entre. "Mais le libraire du CFL a été désorienté par les événements de mai 68 et je suis retourné travailler chez Losfeld qui venait de s'installer rue de Verneuil." Il y reste de 1968 à 1970, jusqu'au jour où sur la proposition de l'ami Jean-Paul Archie, il part à Montpellier monter une librairie sous l'égide de François Maspéro. "Quand je suis arrivé chez Maspéro, j'ai prévenu : je veux gagner 900 francs par mois. Pas possible, m'a-t-on répondu, ici, il n'y a pas de salaire en dessous de 1 100 francs."
C'est en juin 1971 que s'ouvre La Découverte dans la rue de l'Université de la préfecture de l'Hérault. Pour inaugurer le lieu, on fête aussi la parution d'une anthologie de la poésie occitane publiée chez Pierre-Jean Oswald. Son auteur? Marie Rouanet dont le nom figure aujourd'hui au catalogue de Climats. Maspéro tient trois ans et revend la librairie qui disparaîtra peu après. Alain Martin reste avec son employeur et devient son représentant sur un territoire qui allait "des Sables d'Olonne à Bourg-en-Bresse, de Menton à Saint-Jean-de-Luz. Quand on était représentant de Maspéro, on était soit accueilli à bras ouverts, soit chassé. Travailler pour ces éditions (marquées à gauche, ndlr) revêtait autre chose que le simple commerce. Certains libraires m'invitaient à coucher à la maison."
En 1979, le futur éditeur entre comme directeur commercial adjoint chez Maspéro, dans les bureaux parisiens.
Après une période de flottement en 1981, il repique au statut de V.R.P. à Paris pour des éditeurs comme Champ Libre, Le Mercure de France, Orban, Les Humanoïdes associés et Luneau Ascot. C'est grâce à cette dernière maison qu'Alain Martin débutera sa carrière d'éditeur. En 1985, il y devient directeur commercial et "commence à avoir une part de décision sur la publication. Je lisais les manuscrits qui arrivaient mais on publiait tout juste un livre par mois." Il se souvient notamment de La Traversée du dimanche de Boris Schreiber ou d'Yves-Michel Ergal pourLes Sept Mois de Sabine Noël, un roman comme il les aime "un peu invraisemblable."
Un jour, on lui remet un manuscrit très épais, de plus de cinq cents pages Voyage dans un fauteuil Voltaire. L'auteur se nomme Alfredo Bryce-Echenique. Contre toute attente, c'est le coup de foudre : "J'étais sûr que ce livre aurait un prix pour la simple raison qu'il était excellent. Il n' a rien eu. J'ai ressenti un sentiment de profonde injustice. Alors j'ai décidé de créer un prix pour lui. Je voulais que ce soit les libraires qui le décernent. Le lauréat gagnait un fauteuil Voltaire C'était un prix assez peu démocratique : on passait quelques coups de fil à des libraires dont on connaissait les goût et voilà." L'année suivante c'est Sylvie Germain qui gagne son fauteuil, puis François Bon, Emmanuel Carrère et enfin, Jacques Roubaud. Le prix Passion s'évanouira après la disparition de la maison Luneau Ascot et le départ de son initiateur pour Montpellier. De retour dans le Languedoc, Alain Martin met sur les rails le projet d'une maison d'édition imaginée avec Olivier Rubinstein : Climats. Les deux premiers livres sortent en octobre 1988 : Bertrand Delcour (Mezcal Terminal) et Alfredo Bryce-Echenique (Une lettre à Martín Romaña et autres nouvelles) inaugurent la couverture deux couleurs avec cadre où un petit bonhomme en équilibre sur les mains signe le logo de la maison. "Les deux bouquins ont eu pas mal de presse et pourtant ça ne s'est pas bien vendu. Il faut qu'une maison d'édition ait de la bouteille : dix ans, c'est bien." Avec une pointe de fierté, Alain Martin évoque le succès d'un roman qu'il publiera peu après, Le Quart de Nikos Kavvadias qui vaut à Climats de figurer dans le dictionnaire des oeuvres de Laffont-Bompiani (coll. Bouquins). C'est aussi le titre que Climats a le mieux vendus : 8 500 exemplaires. La traduction des romans étrangers avait le mérite de résoudre le problème du manque de manuscrits : "On a toujours eu le souci de publier des auteurs français, mais il faut se faire connaître avant. D'où une partie de notre catalogue consacrée à des écrivains étrangers ou du domaine public comme Le Chef d'oeuvre inconnu de Balzac augmenté d'un texte de Roger Laporte et qui s'est bien vendu. Ou La Vie de Mozart de Stendhal que personne ne connaissait ."
Le premier ouvrage publié à partir d'un manuscrit arrivé par la Poste est signé Catherine Monetti : Les Saucisses de Toulouse vaut à son auteur de faire la première d'Apostrophe animée par Bernard Rapp.
La maison d'édition fonctionne ainsi pendant trois ans, sans salarié. Olivier Rubinstein prend une autre voie vers 1992. L'année est difficile. Climats est proche de déposer le bilan "mais comme on commençait à avoir des auteurs, on s'est accroché et on a remis de l'argent dans la boutique. Nous avons créé une société pour fabriquer des livres pour l'extérieur, pour des associations. Nous poursuivons toujours cette activité de prestataires de service." Depuis 1993, Climats a remonté la pente puisqu'aujourd'hui Alain et Françoise Martin sont salariés de l'entreprise.
Malgré la crise, Alain Martin fait preuve d'une inaltérable confiance : "J'ai toujours l'impression que les livres que je fais vont se vendre. Ce que je publie peut se lire par le grand public." Justement, quelle définition donnerait-il à la littérature qu'il édite? "Ce sont des livres "qui voilent et qui dévoilent" comme aurait dit Breton. Ce ne sont pas forcément des livres toujours bien écrits. Par exemple, j'ai publié Les Trente Jours de Marseille de Michael Biermann, un Allemand qui écrivait en français. Ce qui est intéressant dans cet érotique, c'est l'imaginaire qui le fonde. L'écriture, elle, n'y est pas très heureuse. Parfois aussi, sur des premiers romans qui ne sont pas totalement satisfaisants, on entend une petite musique et si l'auteur a un véritable projet littéraire derrière, on prend le risque."
Dans un autre registre, Alain Martin cite encore le cas Alain Monnier qui lui a adressé Signé Parpot par la Poste. "Je suis tout à fait conscient que ça n'entre pas dans le cadre de la littérature officielle mais des personnes en qui j'ai confiance ont confirmé mon sentiment et leur lecture me réconforte. Signé Parpot est un livre hors mode." Un roman d'ailleurs qui fonctionne bien en librairie.
"Je ne suis pas de courant particulier, précise l'éditeur. J'aurais beaucoup de difficultés à publier du romanesque traditionnel. De même pour des ouvrages de recherche formelle de type P.O.L ou Minuit. Je fais des bouquins sur le cinéma, sur l'histoire de l'accordéon, je me comporte comme si je dirigeais une grosse maison d'édition avec ses collections.."
Si l'on croise, à la lecture du catalogue, des auteurs comme Marie Rouanet à laquelle Alain Martin voue "une grande admiration" et qu'il juge "sous-médiatisée", ou une pointure comme Jorge Semprun "un ami de 25 ans", on découvre depuis peu une nouvelle génération :"C'est étonnant ce phénomène. En fait c'est Marc Wetzel (Les Promenades d'un rêveur solitaire) qui m'a présenté à Bruno Krebs (dont Climats a publié Tom-Fly, le pirate), et à Alain Monnier. Quant à Lucien d'Azay je l'ai rencontré un an et demi après avoir publié son premier livre, A sentimental journey."
Reste que, comme il le dit lui-même, "Produire
un livre, c'est faire 30% du chemin. les 70% qui restent, c'est
de la communication." Alain Martin ne semble guère
à l'aise dans ce travail-là. Il fait preuve d'une
candeur étonnante pour ce qui concerne la grande presse
parisienne. Et sous le ciel de Castelnau, il n'aime guère
les nuages qui se forment à partir des mauvais résultats
enregistrés ces six derniers mois par les libraires :
"Il me semble qu'on renoue avec ce qui s'est passé
en 1993, peut-être même la crise est-elle plus profonde.
À moins que la presse ne réagisse plus vite. Tout
le monde a peur. Pour la rentrée de l'automne, je crains
le pire. J'ai retardé la publication de livres à
cause de ça." S'il doute de la viabilité
des structures de distribution comme Distique, il ne croit guère
non plus à un soutien des bibliothèques : "Je
n'ai eu que peu de rapport avec les bibliothécaires. Le
peu de fois où j'en ai rencontrés, j'ai eu affaire
à des personnes "totololo" comme je dis; des
gens très tranquilles. Les bibliothécaires reproduisent
ce que l'idéologie dominante de la consommation de masse
commande. Ce qui est plus emmerdant, c'est la crise qui touche
la librairie. La presse nationale favorise toujours les grands
éditeurs. Semprun, Eliot et Keynes n'ont aucun article
quand c'est moi qui les publie. Les librairies sont les seuls
points de résistance mais elles sont envahies par les problèmes
de gestion et les soucis financiers et administratifs ou techniques.
Il fut une période où les librairies avaient du
fonds, prenaient des risques. Maintenant, elles n'ont plus cette
possibilité." Et, en écho à ce
constat, quand on lui demande les projets de Climats, Alain Martin
annonce la création d'une nouvelle collection qui se rajoutera
à la douzaine déjà existantes. Son nom :
Sombres climats, "parce que sombre, d'après le
Larousse c'est : "qui ne laisse aucune place à
l'espoir"." La collection traitera de polars
et de romans "noirs". Il y a là toute la contradiction
de Climats : afficher un optimisme à tous crins en
créant une nouvelle collection et lui donner un nom d'un
profond pessimisme. Mais peut-être est-ce cela la météo
idéale : profiter de la pluie pour annoncer le beau
temps; un jour ou l'autre on finit toujours par avoir raison.
Éditions Climats
470, chemin des Pins 34 170 castelnau-Le-Lez (diffusion-distribution :
Harmonia Mundi)
Thierry Guichard
Pas d'Histoire
Les éditions Climats reçoivent en moyenne trois manuscrits par jour. Chacun est enregistré et un accusé de réception est envoyé :"on prévient l'auteur qu'un délai de trois mois est nécessaire, mais je ne tiens plus la distance, je vais devoir changer cela. J'essaie de regarder ce qui arrive un peu tous les jours, mais je n'y arrive pas. Alors tous les 15 jours, trois semaines, je prends une journée où je ne fais que ça. Il y a un tri qui s'opère assez rapidement. Au bout de trente pages, je sais si ça m'intéresse ou pas. Pour les ouvrages qui ne sont pas du tout pour notre maison d'édition, deux pages suffisent." Admettons qu'une première lecture provoque immédiatement un attachement pur le texte : "Là se pose la question d'une deuxième lecture : est-ce que je ne me suis pas trop vite emballé. En ce moment, par exemple, j'ai un manuscrit que j'ai trouvé bon, mais je ne pense pas le prendre parce qu'il manque un petit quelque chose. Il y a des hésitations qui peuvent durer très longtemps, c'est infernal. Quand le doute ne m'effleure plus et que je décide d'y aller, je me retrouve dans deux situations possibles : soit tout est parfait, soit il y a des choses à resserrer, à revoir. dans ce cas je demande une deuxième version sans promettre de publication." Si 95% des manuscrits sont des romans, Alain Martin élimine d'office tout ce qui revêt un caractère historique, car cela ne l'intéresse guère. Il avoue aussi penser aux relais qu'un livre peut nécessiter pour être vendu, à ce qu'un titre peut toucher comme catégorie de lecteurs. Mais il ajoute : "C'est très hypothétique. Par exemple pour le Semprun que j'ai publié, j'étais sûr d'avoir la presse. Or, rien du tout." Reste que presse ou pas, Alain Martin poursuit son travail de découvreur : sur les cent soixante titres de son catalogue, une trentaine a transité d'abord par La Poste. Il y a de l'espoir.
T. G.
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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