Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 20 de juillet-août 1997
Invité des Belles Étrangères
Palestine, le poète Al-Manacirah est désigné
en Israël comme un des responsables directs de l'Intifada.
Al-Manacirah, le cananéen
Les Belles Étrangères Palestine se sont déroulées
du 12 au 23 mai dans de France et de Belgique. Organisées
par le Centre National du Livre, cette manifestation a lieu deux
fois l'an et propose de faire découvrir la littérature
contemporaine d'un pays avec la venue de plusieurs auteurs. En
choisissant la Palestine, les Belles Étrangères
ont révélé la curiosité de nombreux
lecteurs français pour cette culture. Elles ont aussi permis
de montrer la forêt derrière l'arbre : si l'écrivain
Mahmoud Darwich est connu au pays de Voltaire, il n'en est pas
de même d'Al-Askalani, de Riyad Badr ou
d'Ezziddine
Al-Manacirah. Ce dernier a été lu par des milliers
d'arabes, et entendu par des millions : en le chantant, le
libanais Marcel Khalifa a rendu à jamais ses poèmes
populaires.
Né en 1946, Ezzidine Al-Manacirah a incarné très
tôt en Palestine un refus de l'occupation israélienne.
Son originalité, et sa force, tiennent dans le fait que
pour affirmer la culture arabe, il n'a pas eu recours aux poèmes
militants. Il a préféré chanter l'éternité
de sa civilisation, avec d'autant plus de conviction que celle-ci
a toujours vu arabes, chrétiens et juifs tenter de vivre
ensemble : "Ainsi dirent-ils : voyez l'eau!/
Et ils dirent aussi : rivale de Rome,/ Cours-tu encore, pouliche,
et/ Ta course suit-elle cette trajectoire?/ Rien qu'un essai./
D'arbres est l'horizon,/ De ronces est cet horizon/ La mer verdit.//
Mène ta monture paître dans/ La mémoire des
nuages où/ Ils bâtissent une Andalousie de mots./
Les mouettes hurlent,/ Nourrisson réclamant la lait du
matin,/ Par leurs cris, elles partagent/ Notre viatique./ Montagne
de rêves dressée,/ La fumée se déplace
vers l'ouest,/ La mer la chasse/ Flagrance des âtres dans
les fissures de la question."
C'est à Bordeaux, où est installé son éditeur
français, que nous avons rencontré Ezzidine Al-Manacirah.
Calme et attentionné, l'homme ne dément pas par
son comportement la nature fervente et humaniste de sa poésie,
et raconte avec humilité son parcours et une oeuvre qui
rassemble dans le même souffle les trois grandes religions
monothéistes.
Vous êtes apparu sur la scène littéraire
palestinienne dans les années 60. Pouvez-vous nous présenter
votre génération?
Je suis né à Hébron et j'ai commencé
à publier à partir de 1962. J'appartiens à
la génération des poètes Darwich et Al-Qassim.
A l'époque, c'était impossible de les rencontrer
puisque je vivais en Cisjordanie, en territoires occupés.
Un groupe poétique a vu le jour à Jérusalem
Est autour d'une revue : Nouvel horizon. Elle a paru
jusqu'en 1966. Nous n'avons pas repris après les événements
de 1967. On était tous jeunes à l'époque
et j'ai gribouillé mes premiers poèmes dans cette
revue. Au nord de la Palestine, il y avait un autre groupe, à
l'intérieur d'Israël. C'étaient des communistes
et ils publiaient dans le journal de ce parti. Certains du premier
et du second groupe ont fondé sous l'égide de l'OLP
ce qu'on appelle la poésie palestinienne. J'ai commencé
à écrire dès l'enfance. Hébron donne
sur la mer morte du côté ouest et au début
j'ai demandé pertinement à mon père pourquoi
cette mer portait un tel nom et n'avait pas de mouvement. Mon
père m'a dit : "tais-toi tu comprendras quand
tu seras grand". Depuis l'enfance, je suis fasciné
par l'ancienne civilisation de la Palestine, celle de Canaan.
Sur quoi repose cette fascination?
Là où j'ai grandi, je pouvais chaque jour toucher
les pierres, les monuments, les vestiges de cette civilisation.
Quand j'étais en exil dans différents pays, je me
suis rendu compte de ce contact direct. J'ai été
frappé par cette nostalgie de Canaan. Dans mon enfance,
il y avait aussi le fait qu'Hébron était une ville
voisine de Bethléem. A Nöel, j'allais dans la ville
où le Christ a vu le jour. Mon rapport à Jésus
et Marie n'est pas religieux : pour moi ce sont des palestiniens
avant toute chose. J'ai passé ainsi mon enfance à
Bethléem, Hébron et Jérusalem. Ensuite, quand
j'ai commencé à publier dans des revues du Caire
et de Beyrouth, les critiques ont dit : "ce jeune poète
est le Lorca de la Palestine". De lui, j'ai en effet retenu
la leçon suivante : chercher une universalité
au poème commence par une appartenance à un lieu
spécifique et non le contraire.
Mon rapport avec la mythologie est encore aujourd'hui quotidien,
même si je suis laïc. La mythologie palestinienne continue
à influencer la vie quotidienne des palestiniens sans que
ceux-ci s'en rendent compte. Mes compatriotes Darwich et Al-Qassim,
qui vivent au Nord de la Palestine, ont écrit une poésie
imbibée de slogans. J'ai essayé de ne pas tomber
dans cette erreur et j'ai travaillé sur l'histoire et le
lieu.
Un critique a également dit un jour à mon sujet
que je ne reprenais pas seulement les mythologies mais que je
les recréais. Les poètes du début des années
60 ont laissé la mythologie de leur lieu de naissance et
se sont intéressés à la mythologie grecque
en la plaquant sur le quotidien. Je suis aussi convaincu que la
Palestine était une partie de la culture méditerranéenne
et je me sens surtout méditerranéen. Il y a aussi
ce que j'appelle le noyau secret et subtil de l'espace que je
saisis. Toutes les occupations successives qu'a subies la Palestine
sont présentes dans ma poésie.
Jeune, quelles étaient alors vos lectures?
Mon modèle était Lorca. Je lisais Neruda, Jacques
Prévert, Henri Michaux, René Char en ce qui concerne
la poésie mondiale. Les poètes arabes que j'appréciais
étaient l'irakien Sayyab, le syrien Qabbani, le poète
du moyen-âge Mutanabbi, et celui de la période anté-islamique
Al-Qays.
Mais pour moi, les livres les plus importants lus dans ma vie
sont La Bible et les textes religieux cananéens.
Ces textes ont été écrits quinze siècles
avant la Torah. Ils en ont influencé et le style et le
contenu. Ils ont été redécouverts à
partir des années vingt. Il y a plusieurs parties dans
ces écrits : au début les sentences, les exhortations,
puis les prières, les cantiques dans lesquels la poésie
est extraordinaire. J'ai pris ces textes et ceux des égyptiens
qui parlent de l'amour et de la mort, j'ai cassé leur rythme
et les ai réexploités dans mon écriture.
On dit de moi que j'ai réalisé deux choses :
un poème de civilisation et une cassure des limites entre
la métrique classique arabe et la prose arabe. Parfois,
je suis d'accord mais cela reste tout de même une façon
de me cataloguer.
Votre poésie a un aspect intemporel : il n'est
pas évident de voir immédiatement dans vos poèmes
qu'ils sont contemporains de la situation palestinienne
Le rapport est l'actualité n'est pas explicite.
Les veines de mes textes sont l'actualité palestinienne.
Quand je parle de la ville de Jafra - poème connu dans
tout le monde arabe parce qu'il a été chanté
par un artiste - je vois que cette mythologie de Jafra est connue
maintenant de millions de gens. La liaison entre passé,
présent et avenir sont là mais j'évite le
slogan. Je ne veux pas faire une poésie de la résistance
même si elle a cet aspect et que le peuple arabe l'a pris
comme telle. Mes emprunts sont l'histoire continue, pas une réalité
momentanée. On trouve les lieux où j'ai vécu
mais comme les critiques arabes sont un peu paresseux ils ne voient
en moi qu'un poète palestinien. Je suis d'accord quand
Darwich dit que nous voir uniquement ainsi est raciste.
Votre parcours est celui d'un intellectuel puisque vous avez
exercé de nombreuses fonctions universitaires dans le Monde
arabe. Malgré votre interdiction en Israël, avez-vous
des échanges avec les artistes de ce pays?
En 1981, Israël a interdit tous mes poèmes, même
ceux purement mythologiques. En 1990, un conseiller du ministre
de la Défense a publié un livre sur l'Intifada.
Page 94 de l'édition arabe, il écrit que mes poèmes
sont parmi les causes directes du déclenchement de l'Intifada.
Je fais une distinction entre les israéliens qui reconnaissent
les droits du peuple palestinien - c'est-à-dire un état
palestinien indépendant dont la capitale est Jérusalem
Est - et les israéliens qui ne veulent pas reconnaître
ces droits. J'ai été amené à connaître
plusieurs de la première catégorie. Les autres,
je refuse de les rencontrer.
Avant 1948, il n'y avait pas d'état d'Israël. Ma famille
est à Hébron depuis la conquête islamique,
c'est-à-dire depuis mille ans. Même un propos du
Prophète stipule que la ville leur appartient avec une
autre famille. Mon oncle autrefois travaillait avec des juifs.
Aujourd'hui, le processus de paix est accepté par les palestiniens.
L'obstacle est du côté de la droite israélienne.
Nous nous intéressons beaucoup aux juifs arabophones :
leur culture est arabe et ils subissent un certain racisme.
Avez-nous de ce fait une nostalgie de ce qu'a pu représenter
l'Andalousie?
J'ai la nostalgie de cette période mais pas de la manière
chauvine dont on parle d'habitude. Quand je rencontre des espagnols
- et sans que nous nous le disions - nous savons que nous avons
participé à une seule culture et qu'ensemble nous
l'avons enrichie.
J'enseigne la littérature comparée, j'ai connu la
littérature anglaise pendant mon enfance, j'ai connu la
culture slave quand j'étais à Sophia, la culture
française au nord de l'Afrique : pour moi, ces trois
cultures sont un tout. Je ne fais pas de distinctions. Elles sont
en dialogue continu avec le monde arabe. C'est là où
on peut parler d'Andalousie : on peut réactualiser
cette culture avec la découverte des textes canéens.
Ce qui compte, c'est de rester dans la pluralisme. Je suis contre
cette culture unique que veut nous imposer la technologie américaine.
Pour nous, intellectuels palestiniens, nous apprécions
la France pour ses positions démocratiques et cela depuis
longtemps. Nous avons par contre un problème avec les britanniques
puisque l'Angleterre a occupé la Palestine et est responsable
de notre drame. Ce pays ne joue pas un rôle positif pour
régler le conflit.
Qu'attendez-vous d'une manifestation comme les Belles Étrangères
Palestine?
Mes oeuvres se sont vendues dans le monde arabe à un quart
de million d'exemplaires. Je sais que la poésie n'a pas
la même place en France : je connaissais ce problème
avant de venir ici
Je suis content de voir paraître
mon premier recueil en français : n'importe quel poète
cherche à rencontrer de nouveaux lecteurs. Le programme
de cette manifestation compte ainsi sept publications de livres
et un film important d'une heure et demie sur les auteurs palestiniens.
Et puis il y a le déplacement d'une ville à l'autre :
cela me donne une idée sur la manière dont la culture
s'organise en France. Je compte témoigner de tout cela
à mes compatriotes dès mon retour.
Un seul point négatif : les journaux Le Figaro,
Libération et Le Monde n'ont pas cherché
à me rencontrer. Je m'attendais à davantage de rencontres
avec les médias. Les poètes arabes cherchent à
connaître d'autres publics. Quand un recueil de poésie
paraît chez nous, nous sommes submergés par les demandes
des journalistes.
Dernière question : vous avez grandi et vieilli
alors pourquoi ce nom de mer morte?
Je ne sais toujours pas. Je la vois toujours puisque j'habite
sur la côte Est. En plus, ma femme et mes enfants disent
que ce n'est pas une mer importante.
Propos recueillis par Marc Blanchet et Aziz Hilal