Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 19 de mars-avril 1997
Grabbe salit tout
L'univers
de Plaisanterie, satire, ironie et signification plus profonde
est complètement loufoque. Au début de la pièce,
un instituteur ivrogne reçoit un petit paysan. Ses parents
veulent en faire un savant parce qu'"il a les vers".
Une première leçon vise donc à instruire
le gamin de l'art de laisser paraître quelques géniales
dispositions. Il lui faut, en compagnie d'une belle demoiselle,
mettre un chat crevé sous son nez comme pour éternuer
puis s'écrier : saperlipopette, je croyais que c'était
une constellation! Le diable lui, se fait passer pour "un
collectionneur passionné de hannetons adultérins".
Il est complètement lamentable comme la plupart des personnages
sauf dans le domaine littéraire où il se révèle
un critique hors pair.
L'enfer est en effet peuplé d'écrivains car "de
nos jours la littérature allemande est la plus lamentable
de toutes les choses lamentables". Les critiques et les
écrivains sont les cibles préférées
de Grabbe. Il ne s'épargne pas lui-même en devenant
un personnage de sa pièce et se faisant insulter :
"C'est le maudit Grabbe! Il est bête comme un sabot
de vache, bave sur tous les écrivains et n'est lui-même
bon à rien."
La pièce est souvent très drôle,
même si la plupart des références sur les
oeuvres littéraires de l'époque nous échappent.
Certaines diatribes de Grabbe envers "les polissons juifs"
pourraient le faire passer pour un antisémite, mais c'est,
de toute façon, après l'univers entier qu'il en
a. Grabbe a la faculté de se brouiller avec tous.
Son époque l'a rejeté à cause de son besoin
de choquer et de ses moeurs très dissolues -à dix-huit
ans, il se voit refuser son diplôme en raison de son alcoolisme.
C'est peut-être pourquoi, cette pièce écrite
en 1822 et dont une première traduction française
sous le titre Les Silènes avait été
attribuée à Alfred Jarry (une paternité par
la suite contestée) reste inconnue du public. Et ce, malgré
des avis prestigieux comme celui d'André Breton pour qui
elle "est une oeuvre dont la géniale bouffonnerie
n'a jamais été surpassée".
Laurence Cazaux
Plaisanterie, satire, ironie et signification
plus profonde
Christian Dietrich Grabbe
Traduit de l'allemand par Henri-Alexis
Baatsch
Éd. Ludd (4bis, rue de Palestine 75019
Paris)
126 pages, 80 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Accueil Le Matricule des Anges