Article paru dans Le Matricule des Anges Numéro 06 du 15 février / 15 avril 1994
En onze ans, P.O.L.
est devenu un laboratoire incontournable pour le renouvellement
des Lettres. Sans pour autant revendiquer un quelconque label.
Chez P.O.L., la curiosité et le risque semblent être
des investissements productifs.
P.O.L. : la petite
fabrique de littérature
Ma vision de l'édition s'est ouverte et en même temps précisée. Je sais maintenant que la frontière ne se situe pas entre les livres difficiles et ceux qui s'adressent au plus grand nombre, mais entre les bons et les mauvais livres. Ces propos de Paul Otchakovsky-Laurens, publiés en novembre 1982 par Livres hebdo, le directeur des éditions P.O.L. est prêt à les signer aujourd'hui encore. Car ils ne forment pas une boutade : pour preuve, la concomitance sous la couverture blanche d'auteurs comme René Belletto, Danielle Sallenave, Hubert Lucot ou Olivier Cadiot. Pour preuve encore, le succès (prix du livre Inter et prix Fémina) de L'Enfer de René Belletto et celui de Frédéric Boyer (prix du livre Inter pour Des Choses idiotes et douces).
Pour affiner cette vision de l'édition Paul Otchakovsky-Laurens aura d'abord goûté l'expérience éditoriale chez Christian Bourgois où il fut stagiaire puis lecteur extérieur durant un an avant de passer chez Flammarion. Là, il dirige la fameuse et défunte collection Textes. Au total, il reste 7 ans chez Flammarion avant de rejoindre Hachette en 1977 (et de laisser Textes aux bons soins de Bernard Noël). Hachette lui permet de créer sa collection P.O.L. qui devient très vite un département grâce au succès de La Vie mode d'emploi de Georges Perec. C'est donc d'abord sous la couverture Hachette/P.O.L. que paraissent Marc Cholodenko, Manz'ie, Hubert Lucot... Collection puis département, la logique de cette évolution aboutissait au départ de Paul Otchakosky-Laurens et à la création, hors Hachette, de sa propre maison d'édition. Avec Carine Toly, l'éditeur s'installe dans des bureaux de Flammarion au 26, rue Jacob dans le 6e arrondissement parisien. Flammarion apportant son soutien logistique sans remettre en cause l'indépendance de P.O.L. qui publie ses premiers livres : L'Invention du corps de Saint Marc, le premier roman de Richard Millet et Le Livre des ciels de Leslie Kaplan.
Aujourd'hui ces deux titres ont leur place sur les quatre étagères, derrière le bureau de Paul Otchakovsky-Laurens, qui égrènent la totalité des ouvrages publiés en 11 ans d'existence. Les éditions P.O.L. se sont exilées dans une rue calme du 14e arrondissement parisien. Un rez-de-chaussée étroit avec un accueil saturé de colis, de papiers et où Thierry Fourreau compose sur son ordinateur les maquettes des livres à venir tout en répondant au téléphone ou en accueillant les visiteurs. Le couloir ensuite, un L qui n'admet pas les obèses, conduit aux quatre bureaux de la maison. Celui de Victoire de Wissocq qui affiche quelques couvertures de Positif, la revue de cinéma publiée ici, celui de Carine Toly où trônent quelques romans P.O.L. traduits en japonais (un Duras rose!), en italien, en polonais..., celui de Paul Otchakovsky-Laurens et celui, enfin, de Jean-Paul Hirsch, le directeur commercial.
Les tâches de chacun sont multiples, la structure est trop petite pour compartimenter strictement les compétences. P.O.L. donne l'impression d'une maison à mi-chemin entre l'entreprise industrielle et l'artisanat.
Paul Otchakovsky-Laurens nous reçoit dans son bureau éclairé faiblement en ce jour d'hiver par une large fenêtre qui donne sur un jardin.
Vous avez la réputation d'être un éditeur d'avant-garde, élitiste...
C'est faux. Et ce serait faux aussi de dire que l'on travaille pour le grand public. Il suffit de quelques années pour qu'un livre change de catégorie et passe, par exemple, de difficile à facile. Et puis, un auteur peut écrire des livres à succès et d'autres plus ardus. Regardez René Belletto : avec L'Enfer on atteint 100 000 exemplaires vendus; on est loin de ce chiffre avec son recueil de sonnets Loin de Lyon qui présente une poésie très élaborée, très visiblement élaborée.
Très visiblement élaborée, c'est caractéristique de pas mal des livres que vous publiez. A les feuilleter, on remarque l'importance de la mise en page...
Non, je ne suis pas d'accord. C'est vrai qu'on travaille souvent sur la forme, mais faire de nous une maison élitiste, ça ne correspond pas à la réalité. Robert Bober (Quoi de neuf sur la guerre) accumule les registres complexes dans la structure de son roman et pourtant il est facile à lire.
Vous publiez des recueils de poésie ou des romans que vous ne devez pas rentabiliser. Pour équilibrer votre budget, vous cherchez des best-sellers?
Non, jamais. D'ailleurs c'est quoi un best-seller? Il faut avoir sorti un livre pour savoir s'il va se vendre bien ou non, on ne peut pas le deviner à l'avance. Nous, on n'essaie pas de trouver des livres qui se vendent mais de vendre des livres qu'on choisit. C'est ça notre métier.
Comment travaillez-vous concrètement?
La première tâche c'est le tri du courrier. L'ouverture des manuscrits. C'est un moment important. C'est quelque chose que j'aime beaucoup : ouvrir les manuscrits et en commencer la lecture pour les trier. C'est très excitant de découvrir ce que des gens ont pu écrire, qu'on ne connaît pas.
Ce n'est pas ce que nous disent certains éditeurs... Pour eux ça ressemble plutôt à une corvée...
Alors ça je ne le comprends pas. Si on est éditeur c'est tout de même pour ça non? Découvrir de nouveaux textes, de nouveaux auteurs.
Vous lisez ce qui arrive chaque jour?
Non, on fait un premier tri. La lecture, on la fait chez nous le soir ou le week-end.
Une fois le courrier trié, lu, les tâches sont multiples, très morcellées. Je passe par exemple beaucoup de temps à faire le suivi de la fabrication. On prépare les manuscrits ici, en collaboration avec les auteurs, on discute du choix des caractères, de la maquette.
Vous parlez d'un travail en collaboration avec les auteurs. Ça veut dire que vous leur demandez de revoir certains passages?
Quand on accepte un livre on l'accepte avec ses défauts, c'est le principe de la maison. Il n'y a pas de chantage à la publication. On en discute avec l'auteur, mais d'abord on signe un contrat et ensuite on parle des défauts. Comme il n'y a pas la sanction de la non-publication, l'auteur se sent plus libre pour corriger ou ne pas corriger. Nos suggestions peuvent porter sur des points de détails mais aussi sur des points de structure.
Vous semblez jouer la carte de l'humilité. ce n'est pas vraiment l'image que l'on se fait d'un éditeur...
Cela vient peut-être d'une expérience très choquante faite chez Flammarion. Un manuscrit m'avait intéressé. Je le soumets au comité de lecture en signalant qu'il y a un défaut à corriger, tout un passage parasite. Le comité de lecture accepte le roman. Mais finalement c'est un autre éditeur qui prend le livre et je me rends compte alors que ce passage que je voulais supprimer était le morceau le plus original du livre. Cette expérience m'incite aujourd'hui à ne pas normaliser les textes. C'est un danger constant.
Je trouve d'ailleurs insensée l'autorité que s'arrogent certains éditeurs.
Pas de moule donc, mais une sorte d'identité P.O.L. tout de même. Vous menez une politique éditoriale?
Oui, et elle consiste à suivre des auteurs, à accompagner leur oeuvre, à vouloir faire bouger les choses. Il faudrait que chaque parution modifie sensiblement notre perception de la littérature, de la pensée.
Vous sentez une unité dans ce que vous publiez?
On la verra quand ce sera fini. Ça ne m'intéresse pas de définir une unité. Aujourd'hui je ne peux rien dire qui ne puisse être remis en cause par l'arrivée d'un nouveau manuscrit. Ce qui me paraît intéressant c'est de pouvoir rester ouvert à la contestation qu'amènent de nouveaux textes, que ce soit des textes difficiles ou non. Aujourd'hui on lit encore comme on lisait sous Balzac. Je n'ai rien contre Balzac, mais moi j'aime bien être bousculé, malmené.
Cela ne vous a pas conduit dans le passé à vous tromper sur la qualité d'un texte que vous auriez publié?
Je me suis surtout trompé en ne publiant pas des textes excellents qui ont trouvé ailleurs un éditeur. Les erreurs commises en ne publiant pas m'intéressent plus que celles commises en publiant.
Ce qui me paraît important aujourd'hui dans les motifs d'inquiétude, c'est l'absence de curiosité qui a tendance à se répandre. On peut se laisser abuser par de fausses valeurs. ce qui est grave c'est de louper quelque chose et d'en empêcher l'émergence. C'est l'acte de l'apparition, de la parution qui est important.
Si vous aviez rejetté le texte de Manuel Joseph qui vient de paraître, aucun autre éditeur ne l'aurait pris. Vous vous sentez comme le dépositaire d'une mission?
Non, l'auteur est à la source; c'est lui qui est le plus important. Nous, nous sommes au service des écrivains. En ce qui concerne heroes are heroes, je crois que peut-être une petite maison d'édition aurait pu le sortir si nous ne l'avions fait.
L'autre maillon essentiel, après les auteurs et avant les éditeurs, ce sont les libraires.
Ils seront content de l'ascenseur que vous leur retournez...
Je suis sincère, vraiment. S'il n' y avait pas un certain nombre de librairies qui nous soutiennent avec véhémence, des libraires qui se sont faits presque les militants de notre maison, on devrait mettre la clé sous la porte.
Justement, quelle est la situation financière de P.O.L.?
Nous devrions atteindre l'équilibre cette année. Notre chiffre d'affaires est de l'ordre de huit millions de francs en 1993.
On entend dire que votre collection de livres de poche vous coûte cher...
En fait, ce ne sont pas des livres de poche. La Collection regroupe des textes d'écrivains classiques, réputés, disparus, dans de beaux livres tout de même, avec une préface pour chacun d'eux écrite par un écrivain d'aujourd'hui. Mais c'est vrai que cela revient assez cher.
Vous envisageriez de supprimer La Collection?
Christophe Mercier a créé La Collection en 1992, aujourd'hui nous réfléchissons beaucoup sur ce que nous devons faire c'est vrai. Mais il y a eu une telle concurrence tout à coup sur le livre de poche... On verra...
La poésie que vous publiez ne doit pas non plus alimenter les finances...
C'est grâce aux subventions du Centre national des Lettres que nous pouvons publier de la poésie. Et c'est tant mieux. Il y a une telle richesse aujourd'hui en France dans la poésie! Heureusement que ce système nous permet de le montrer. Ce serait mieux évidemment si le nombre de lecteurs de ces textes était suffisant pour se passer d'aides, mais en attendant, il faut absolument que les livres existent.
Vos meilleures ventes, vos plus mauvaises?
Les meilleures ce sont La
Douleur de Marguerite Duras et L'Enfer de René Belletto
qui ont dépassé les 100 000 exemplaires.
Les plus mauvaises : un livre publié lorsque j'étais
encore chez Hachette et qui s'est vendu à 75 exemplaires.
Sinon aujourd'hui, les moins bonnes ventes tournent autour de 300.
Quelles sont vos ambitions?
Je veux durer c'est tout. Je
veux arriver à imposer les livres que je publie. Je n'ai
pas de perspectives de développement. Nous sommes arrivés
à atteindre la taille qu'il faut. Ce qui m'importe, c'est
la littérature contemporaine, c'est la défendre
et armer une structure d'accueil pour le renouvellement de la
littérature. Parce que la littérature aide à
maintenir la langue donc la pensée. Et son intérêt
c'est aussi de mettre le désordre partout où l'ordre
s'installe.
Propos recueillis par Pierre
Ceppetelli et Thierry Guichard
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
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