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Charles Pennequin : Les Dedans
Impressions de lecture

de Michèle Tillard

24 Jan 2000

Une poésie en apnée

Le dernier recueil de Charles Pennequin, paru aux éditions Al Dante, n'a l'air de rien à première vue : un petit livre blanc crème, élégant, inoffensif. Mais dès la première page, c'est le choc ! Un fleuve de mots nous submerge, où il faut plonger sans réfléchir…
On savait que Pennequin aime les vastes espaces, les textes amples où sa puissance vocale - et respiratoire ! - trouve à s'exprimer. Lecture All over, Spots ou Bobines, ainsi que les premières versions des Dedans, parues dans Poézi prolétèr, Nioques ou Quaderno, nous avaient habitués à de telles performances. Mais là, tout de même…
Le texte se présente comme un énorme " bloc " de quatre-vingt-cinq pages. Aucun alinéa, aucune " pause " n'est laissée au lecteur. Il faut tout avaler d'un seul coup, sous peine de perdre irrémédiablement le fil… et de tout devoir recommencer !
Pourtant, une simple lecture " en diagonale " révèle que l'on a affaire à une prose ponctuée, et même scandée en segments de longueur quasi identique : les phrases sont généralement courtes, minimales mêmes, et l'impression qui en ressort est celle d'une litanie, peu différente finalement du tout premier texte, Lecture All Over. Un court passage le montrera à l'évidence :

" Il ne se passe rien. Je vais attendre encore un peu. Je ne vais pas m'en aller. Je vais le savoir avant de partir. Je ne vais pas laisser passer ça. Je ne sais pas y aller. Mais je vais partir avant. Je veux que ça se passe bien. Je ne sais pas ce que je veux. Je verrai bien comment ça se trame… "

On voit bien ici que rien ne s'opposerait à une présentation en vers ; pourquoi dès lors avoir choisi la prose ? Cela correspond très certainement à une manière de dire le texte, sans aucune des pauses plus ou moins longues qu'impose la disposition en vers, strophes, pages etc. Les rythmes sont les mêmes, mais le tempo est évidemment très différent.

Une prose rythmée.

Il s'agit de produire ici, tant oralement qu'à la lecture visuelle, une impression d'étouffement. Aucune respiration ne vient aérer le texte, permettre une réflexion ; l'auditeur, comme le lecteur, est emporté dans un mouvement torrentiel qui le laisse haletant et pantois… comme doit l'être le poète " performer " : car c'est une véritable " performance " - dans tous les sens du terme - que de s'attaquer à un tel morceau !
Cette sensation d'une course haletante est encore renforcée par l'enchaînement des phrases : on a l'impression qu'elles se suivent selon un ordre moins logique que musical, un mot en appelant un autre, sans but ni fin.
Pourtant leur succession aboutit à un certain rythme : outre une prédominance des segments courtes (six à huit syllabes), on observe parfois une alternance de phrases très brèves et d'autres, longues, répétitives, qui semblent s'emballer :
" …C'est déjà pas si mal une foule qui parle de votre compte. Il devrait être content de se savoir voulu même si on lui en veut de ne pas se vouloir lui mais de s'en vouloir en eux. Farcis. Peut-être s'ils savaient qu'il ne s'en voulait pas de ne pas vouloir du tout et pas même de se vouloir en eux ou de ne pas leur en vouloir de lui en avoir voulu à un moment donné ils ne voudraient plus de lui. On n'en parlerait pas… "
On a ainsi l'impression de vagues successives, chacune venant prolonger la précédente, sans que rien n'avance vraiment.
On remarque également que l'unique ponctuation, c'est le point, même lorsqu'il s'agit évidemment d'interrogations. Le texte subit une sorte d'écrasement ; rien n'est mis en valeur, tout se suit, à la fois sans lien syntaxique et sans accentuation d'aucune sorte. C'est à la fois le royaume de la parataxe, qui donne un aspect haché au texte, et de la monotonie, qui débouche sur la folie. La syntaxe elle-même, si limpide au début, ne tarde pas à se disloquer. D'autant que les mots semblent s'appeler les uns les autres, davantage par le son que par le sens : ainsi (p. 17), on passe du " tourbillon " à " tourner " puis à " tourner mal " et " tourne rond " ; et (p. 61) la " poussière " entraîne " nous poussons ", puis " pissons ", et enfin " pesée ". La paronomase fonctionne à plein régime, jusqu'à aboutir à l'onomatopée, un peu comme dans les premiers " Poèmes-partitions " de Bernard Heidsieck :
" …T'as plus qu'à t'en aller. T'as plus qu'à pas connaître. T'as plus qu'à te pas savoir. D'où tu peux te la mettre. Tu peux pas te la mettre. Mais t'as plus qu'à te taire. T'es plus que toi ton tas. Ton tas de quoi de plus. De rien de plus que rien… "
Le texte semble ainsi se produire de lui-même, par sa propre dynamique, tandis que Pennequin, avec une virtuosité époustouflante, passe d'un registre à l'autre, du pompeux à l'argot, du jargon philosophique au parler des enfants…
Et pourtant, malgré l'apparente incohérence, on décèle une certaine logique…

Des mini tableaux, parfois nés du " cut-up ".

Mais de quoi nous parle-t-on ? Le début semble nous annoncer une sorte de récit à la première personne : les premières lignes, déjà citées, amorcent une intrigue, d'ailleurs extrêmement floue et contradictoire. Mais cette quête, ou cette enquête, se transforme vite en recherche intérieure, d'ailleurs vaine.
Les " personnages " (je, il, on, nous, vous…) semblent à la fois se chercher et se fuir, comme l'expriment des aphorismes tels que :
" On est prêt à tout pour être absent de soi " (page 5) ;
parfois à la limite de l'absurde, ou de la pure lapalissade, ce qui n'est pas sans évoquer les personnages d'Ionesco ou de Beckett :
" il n'y a rien de plus vrai que partir pour revenir de plus loin ".
Les " personnages " sont en butte, sinon à l'hostilité générale, du moins à une difficulté certaine de vivre avec les autres :

" C'est moi qui décide. Personne ne peut se mettre à ma place. D'ailleurs pourquoi quelqu'un se mettrait à ma place. Il a déjà assez à faire avec lui. Pourquoi quelqu'un viendrait prendre le peu de place qu'il me reste. Personne ne m'en veut à ce point. Personne veut non plus que je lui en veuille. Pourquoi j'en voudrais à quelqu'un. Pourquoi quelqu'un m'en veut. On ne m'en veut pas. On ne veut pas de moi. On veut ne pas m'en vouloir. On veut vouloir ne pas penser qu'on m'en veut mais on m'en veut quand même un petit peu. […] " (page 8).
L'un de ces " mini-tableaux " montre le narrateur enfermé dans une caisse : mort peut-être, et pourtant conscient :
" J'étais dans une caisse. Je les entendais grommeler des choses inintelligibles au-dessus de ma tête… " (p. 17-18)
Un autre met en scène un " inspecteur ", qui n'est pas sans évoquer certaines scènes de Ça va chauffer. D'autres font apparaître la famille (la mère, le père…) ou de petits personnages appelés Coco, Toto ou Bibi, et d'ailleurs interchangeables. Enfin, par la magie d'un prénom (" Ben ") apparaît un monde médical directement issu du feuilleton Urgences, et dont des phrases entières, par la technique du " copié-collé " se retrouvent dans le texte.

L'art de l'auto-citation : technique de collage… et clin d'oeil au lecteur !

Un lecteur attentif ne pourra manquer de reconnaître un univers familier, d'autant que Pennequin a multiplié les auto-références : du Père ce matin à Spots, sans parler de " celui qui décampe par la fenêtre des cabinets ", anecdote déjà présente dans Un jour… Ainsi, de texte en texte se construit une sorte de réseau, un univers poétique cohérent dont, sans aucun doute, les Dedans constituent un élément majeur.

Des thèmes de prédilection dans la poésie de Pennequin.

On retrouve en effet ici quelques uns des thèmes familiers de cette poésie : la famille, avec son jeu d'interrelations souvent cruelles (il est question de " rattraper la cousine pour la mettre dans une casserole pour midi " !), du corps, omniprésent, mais réduit à ses fonctions primaires : la bouche, qui sert à mordre et à avaler plus qu'à parler, le cul - on est plus souvent dans la scatologie que dans le sexe, et le corps est le plus souvent souffrant, malade, violenté ou grotesque. Rappelons-nous l'enfermement dans une caisse ! La mort, enfin, conséquence de cette fascination pour la vie physique, devient peu à peu obsessionnelle : la mort choisie (le suicide) mais surtout subie ; la mort qui ne délivre même pas, puisqu'elle est toujours incertaine, et que le " moi ", une fois mort, continue de subir la présence des autres…
Mais le thème essentiel, celui qui sert de " fil rouge " à ce texte infiniment dense, c'est le brouillage des identités. Les pronoms se multiplient (" il, elles, ils… ") sans que jamais les référents n'apparaissent clairement ; le " je " devient " il "… et parfois, d'ailleurs, il gouverne des verbes à la 3ème personne du singulier. Le " on " se fait omniprésent, les noms propres renvoient à des pantins indifférenciés : " Coco disparaît. Toto apparaît […] Coco c'est Toto… ". Ce texte, c'est en somme une parole qui n'est plus celle d'un " moi " fixe et sûr, mais brouillé, désarticulé, dédoublé… La parole d'un individu flottant et désemparé, qui à force d'interroger sa propre langue, a fini par se perdre lui-même.

Conclusion :

Dedans est donc une sorte de " monstre ", un texte aux dimensions démesurées, qui appelle et décourage en même temps la lecture orale : un texte à l'opposé de ce qu'on pourrait appeler des " poèmes partitions " en ce sens qu'il laisse le " performer " se débattre avec le sens, et le façonner à chaque diction.

Burlesque et tragique, Pennequin met en scène toutes ses interrogations - les nôtres aussi - sur l'identité, le moi, et le mystère de cette parole qui semble venir de nous, mais qui nous échappe en grande partie.

Michèle Tillard


Les Dedans de Charles PENNEQUIN, Editions Al Dante / Niok, 1999

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