| Actualités en direct mercredi 31 mai 2000 |
|
|
||
|
|
|
|
|
Monsieur,
Je me permets de répondre à votre demande et de vous expliquer ainsi mon point de vue sur la littérature et sur ses pratiques. Je suis étonné qu'un critique ose écrire : "Je ne comprends pas." S'il ne comprend pas, il n'a qu'à se taire. Mais un critique doit comprendre, c'est son métier. A mon avis, la critique littéraire n'est pas une oeuvre littéraire proprement dite, c'est avant tout une oeuvre scientifique. Un document écrit est un objet de connaissance qui doit être étudié avec des procédés d'investigation rationnelle et surtout avec sérieux et conscience. Cette étude exige beaucoup de travail et de calme d'esprit. Il est fâcheux de voir la plupart des critiques, au lieu d'expliquer et de s'expliquer, se livrer à des explosions lyriques et composer de petites odes de louange ou de blâme. Un savant qui étudie l'insecte le plus répugnant ne perdra pas son temps à s'écrier : " Quelle sale bête ! " et à faire des plaisanteries. L'oeuvre la plus odieuse à notre goût est cependant l'expression de quelque chose, elle est la révélation d'une tendance de notre époque. " Paul Claudel. Au long de quelques pages magistrales qui ont l'immense mérite de dégonfler les baudruches et de remettre à l'honneur les acquis de la sociologie en matière de tolérance, Antoine Compagnon tente de définir en extension ce qu'est la littérature tout en évitant l'écueil de la tautologie (la littérature, c'est la littérature). " Au plus large, écrit-il, c'est tout ce qui est imprimé (ou même écrit), tous les livres que contient la bibliothèque. " Cette définition a le défaut de ne pouvoir montrer la spécificité de la littérature par rapport à la culture. " Plus limité [
] : la littérature, ce sont les grands écrivains. " Cette définition introduit une tautologie : " la littérature c'est ce qu'écrivent les écrivains. " " La littérature, au sens restreint, ce serait le littérature savante, non la littérature populaire. " En substance, deux manquements graves infléchissent la portée de cette définition : d'une part, la personne qui lit a toujours l'impression d'être devant de la littérature ; d'autre part, le critère de la valeur en tant que tel n'est pas littéraire, mais idéologique. Et vous vous permettez d'affirmer que Lévy ou Jardin ne sont pas des auteurs - ce faisant vous vous trompez car la ségrégation doit porter sur le statut de l'écrivain plutôt que sur celui de l'auteur : Alexandre Jardin touche bien des droits d'auteur -, mais de simples produits. De quel droit ? Il n'est pas d'idéologie plus pernicieuse que celle qui ne dit pas son nom : quelle est votre définition de la littérature - de grâce, gardez toujours à l'esprit qu'elle ne saurait être que relative ? A moins que vous n'ayez pas besoin de vous expliquer, que je ne voie trop bien où vous voulez en venir : la littérature, c'est ce qui ne se vend pas ou encore c'est cette chose à laquelle je n'ai rien compris et qui doit donc être géniale. Marc Petit décrivait la dernière rentrée littéraire comme " une série de non-livres prétentieux ou ridicule ". Et chacun en prend pour son grade : " les minimalistes [ ], les misérabilistes [ ] et les nombrilistes, exhibitionnistes et autres sado-masochistes, qui n'en finissent pas de régler leurs comptes avec père et mère ". Cette dernière catégorie devait sans aucun doute décrire ces mauvais auteurs dont Jardin est le chef de file, à moins de ne devoir parler de troupeau. Non content d'être intolérant et élitiste, Marc Petit nous fait le plaisir de continuer : " Tout ce kitsch, ce vide intellectuel, n'aurait rien d'alarmant s'il ne faisait que refléter le goût du public ", il le " surdétermine ". Lâcher une telle incongruité avec une telle assurance, c'est sans doute résoudre le casse-tête de l'oeuf et de la poule en trois coups de mouillettes. Cette situation ne peut durer et Petit le note : " elle est devenue si caricaturale qu'il n'est pas exclu que l'on assiste à un salutaire réveil du lectorat. " Il ne faut tout de même pas rêver Une littérature qui ne parlerait qu'à l'intelligen(ce/tsia ?) ? Y croyez-vous vraiment ? Soyons sérieux : Alexandre Jardin aura toujours une place Que les grands écrivains se le disent ! A propos de Marc Petit nous sommes donc du même avis que Michel Cantat - et sans doute pour d'autres motifs - : il " se veut caracolant, mais se prend les pieds dans les idées. " Or il me semble que votre attitude et celle de Marc Petit sont étroitement liées. Petit retour en arrière, au temps de l'émergence du post-modernisme et du Nouveau Roman. Ces auteurs et artistes, pour différentes raisons, produisent des oeuvres très personnelles, souvent incompréhensibles. Le lecteur moyen s'en détourne et retrouve la veine plus accessible des romans " classiques ". Les critiques y trouvent un grand intérêt et la gloire ou l'exaltation dans la possibilité de construire un discours sur un discours d'une telle complexité que celui de Robbe-Grillet. Les critiques et auteurs dénigrent donc ce qui est facile et ce qui a du succès. Marc Petit et vous-même semblez être les héritiers de ce décalage entre auteurs et critiques d'un côté et lecteurs de l'autre. Le problème, c'est que le public de Jardin est le même que celui qui a, en son temps, rejeté l'écriture de Pinget. Tout part de cette question existentielle : " Où est la vraie vie ? ". Alexandre trouve sa propre réponse à son dégoût d'être né - comme quoi le tragique sophocléen a encore une longue vie devant lui -. Il aime les femmes parce qu'elles lui font découvrir ce sens (" le vivant de la vie "). Mais Alexandre n'est pas heureux : il ne sait pas combler sa femme, mais il ne sait pas jusqu'à quel point. Après qu'elle ait tenté de se suicider, Alexandre découvre le cahier (la fameuse Autobiographie d'un amour) dans lequel sa femme exprime toute ses rancoeurs à son égard. Alexandre décide donc (l'enchaînement semble logique pour Jardin) de disparaître. Deux années plus tard, Octave, le providentiel frère jumeau d'Alexandre, arrive aux Nouvelles-Hébrides. Le décor est planté, peut-être puis-je travailler avec plus de méthode. Nous suivrons ensemble deux axes : le fond et la forme ou pour faire un peu plus sérieux l'éthique et l'esthétique. L'arrivée d'Octave transforme tout. On devine que les êtres qui ont aimé Alexandre auront bien du mal à se positionner par rapport à lui. Il est bien évident que le frère n'est autre qu'Alexandre. Comment va-t-il faire pour reprendre sa place ? Il va tout simplement manipuler tout son petit monde. Envisageons les différents cas. Mais finalement, Rivière ne ferait-il pas tout cela pour lui-même ? " Soigner Jeanne d'être elle-même était pour Rivière une façon de se soulager de n'être que lui-même. " (p. 121) Car il se situe au centre du problème : " j'ai eu honte de n'être que moi en face de toi. " (p. 157) Elle qui rêvait tant, qui détestait le quotidien, qui ne pouvait en somme se suffire de ce qu'il avait à lui offrir. Il veut donc repartir sur de bonnes bases, " re-rencontrer " sa femme. Or comment se sauver du quotidien ? Par l'Amour
Il faudra donc lui donner l'amour sublime, celui qui n'existe pas. Et en effet, il n'existe pas : qui peut concevoir une fuite et un retour travesti comme la preuve d'un amour profond et sans faille ? Pour le lecteur cela va plus loin encore, malheureusement pour ce pauvre Jardin. En effet, dans les remerciements et sa bibliographie, deux éléments frappent. D'une part, il cite Jacques Salomé alors que celui-ci est tout à fait contraire à l'idée de manipulation de l'autres, préférant le contact franc et honnête : - Maman, si tu pouvais apprendre à faire des demandes directes Je serais plus à l'aise avec mon propre désir. - Faire une demande claire, c'est prendre le risque de la réponse de l'autre. " La dette qu'il a envers son psychologue obscur, Milton Erickson, est sûrement plus importante et visible. Mais le plus dérangeant, c'est que Jardin ne semble pas se rendre compte qu'il ne livre qu'un roman et pas la réalité. Je l'ai déjà fait remarquer, mais ici, cela prend des allures vertigineuses. A propos de l'oeuvre du psychiatre : "Vous pouvez bien sûr en prendre connaissance avec plus de rigueur que dans un roman comme celui-ci ; mais vous n'êtes pas obligé de prendre cette liberté. Vous avez la possibilité de continuer à ignorer cette contribution décisive à la connaissance de l'homme. Cependant, si vous cédiez à votre curiosité, ne vous laissez pas enthousiasmer
pas trop vite." (p. 223) C'est le naturalisme de Zola qui revient et dépasse son maître. Que croit Alexandre Jardin ? Le lecteur a-t-il envie d'être assimilé à cette héroïne naïve et niaise ? Je trouve cela pour ma part extrêmement désobligeant. Voilà pour l'établissement d'une éthique du couple - louable sujet - aussitôt maltraitée par Jardin et démolie par les soins du lecteur. Rivière (ou Jardin), bizarrement diront certains, était engagé dans une lutte contre l'entropie qu'il a perdue faute d'une arme suffisamment effilée. Passons maintenant du côté de la forme voir ce qui s'y passe, si celle-ci pourra racheter quelque peu cette Autobiographie d'un amour. "Jeanne ne revit jamais Alexandre." (p. 45) "Alors, pour la première fois, Rivière reconnut son envie que Max le considérât comme son papa [
]. Dès lors, il ne rechigna plus à se laisser envahir par de paternelles émotions, nouvelles pour lui." (p. 140, je souligne) Mais le problème est que notre Octave est Alexandre. Le narrateur, en récusant ainsi les points d'ancrage qu'il avait fournis au lecteur, en rompant le pacte de lecture, se place dans une position bien inconfortable : le lecteur n'a plus confiance en lui. Jardin maintient en fait le suspens artificiellement au moyen de ces mensonges et de l'utilisation continuelle du nom de famille pour ne pas avoir à décider lui-même s'il va faire parler Octave ou Alexandre. Et ce traquenard se continuera même après qu'Alexandre ait avoué n'être que Octave. On peut encore ajouter que le narrateur se croit obligé de nous décrire tout ce qui se passe, sans plus laisser les lieux d'indétermination qui devaient permettre au lecteur d'être étonné par la révélation de l'identité d'Alexandre. Alexandre Jardin est à la littérature de plage ce qu'Amélie Nothomb est à la rentrée littéraire et, sans doute, ce que le Matricule des anges est au prosélytisme littéraire autoritaire : un must incontournable. Encore faut-il, dans le cas de Jardin, pour patienter jusqu'à la rentrée se munir d'un dictionnaire encombrant sur le littoral. Le vocabulaire utilisé n'est pas toujours des plus connus, mais le lecteur attentif y verra un souci de complexifier le texte ou de faire " couleur locale ". Jardin devrait savoir que cela ne peut aboutir qu'à l'artifice et à la carte postale. Enfin, le narrateur se sent obligé de tout nous dire. Il nous prend par la main, nous tire de force, mais ne nous lâche plus. Ainsi, donc, en faisant cela, pour bien signifier que, l'utilisation des tirets qui expriment ou corrigent la pensée du narrateur sont des exemples de cette tendance totalitaire du narrateur qui ne laisse aucune liberté au narrateur et qui le trompe continuellement. Ceci est mon interprétation, celle que je propose avec mon bagage de romaniste, mais est-ce la seule ? Ces considérations nous permettent bien sûr d'enchaîner sur la question du public visé. Pour qui écrit Alexandre Jardin ? Sans doute pour ces " névrotiques dont le bottin téléphonique donne la liste incontestable et alphabétique " (p. 95). Plus sérieusement, les thèmes ainsi que l'écriture laissent à penser que Jardin écrit pour " la ménagère de moins de cinquante ans ". Il n'y a rien de désobligeant dans cette appellation. Je voudrais y inclure toutes ces femmes qui éprouvent des difficultés à vivre dans ce quotidien parfois sordide et plus généralement dans ce monde obnubilé par les apparences, qui en vient à confondre l'être et le paraître et qui finalement leur demande toujours plus de sacrifices. Dans un passage du livre, Alexandre tente de réhabiliter le corps de sa femme aux yeux de celle-ci et non aux siens. Pour profiter de la vie, il faut d'abord s'estimer : " là où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir ". C'est sans doute cela la base du succès de Jardin : il idolâtre les femmes, à sa manière, mais, il les aime ou du moins les flatte. Ne sont-elles pas le vivant de la vie ? La question se pose donc au terme de l'analyse, au terme d'une telle destruction : qu'est-ce qui peut séduire chez Jardin ? Chacun admettra - pour qui a lu un peu de ses ouvrages - que Jardin utilise au fil de ses romans le même fond et puise dans sa biographie. Or le genre autobiographique fait grand cas du moi profond d'un homme qui trouve à se déployer par l'écriture. C'est justement à propos de ce monde personnel que les spécialistes vont dénigrer Alexandre Jardin. Ce qu'il fait n'a rien d'original : d'autres l'ont déjà fait avant lui et mieux que lui ; il a déjà lui-même traité de tout cela et il semble qu'il n'a plus rien à en dire de neuf. Mais le lecteur commun (oui le lecteur vulgaire doit lui aussi être pris en compte et il a le droit de lire) y trouvera quant à lui la richesse de l'oeuvre de Jardin. " Toute oeuvre dans laquelle s'exprime le moi authentique et profond du créateur déclenche chez celui qui la reçoit une réaction d'amour parce qu'il y trouve un écho de lui-même. " Jardin propose des oeuvres (vous n'êtes pas obligé de les acheter) dans lesquelles les lecteurs se retrouvent . Pour eux, il livre vraiment son moi profond. Ajoutez à cela que la considération des enjeux financiers de " l'entreprise Jardin " n'est pas au programme, vous comprendrez que la littérature ne vous appartient pas et que Jardin en fait partie. Il semble que tout soit en définitive question d'intention. Si Alexandre Jardin a voulu écrire pour vous, pour mes professeurs d'université ou encore pour Marc Petit, les lames de fond de la critique qui déferlent sur chacune de ses oeuvres doivent l'empêcher de dormir et constituer un cuisant échec. Mais si, au contraire, la forme se conjugue au fond dans le but de toucher une certaine partie des lecteurs, la réussite économique de Jardin est sans doute la preuve la plus éclatante du succès de son entreprise. Ne mérite-t-il pas dès lors le titre d'écrivain bien plus qu'un Marc Petit qui étourdit et émerveille ses trois lecteurs favoris ? Une réponse par la négative signifierait d'une part la coupure entre littératures populaire et savante et d'autre part la valorisation arbitraire de celle-ci. Nier Jardin, c'est dévaloriser toutes ces personnes qui lisent à leur niveau, en fonction de leur besoin, de leur conception de la littérature et qui ne liraient sans doute pas sans cela (et ne se tourneraient en tout cas pas vers vos auteurs favoris ou les miens). Alexandre Jardin n'est pas votre littérature ? Soyez rassuré - ou consterné -, ce n'est pas la mienne non plus, l'analyse proposée l'aura, je l'espère, démontré. La question me concernant est la suivante : faut-il lire le prochain Jardin ? Je crois que je n'en aurai pas le courage et que d'autre part, je n'en tirerai aucun émerveillement : j'en connais déjà les principales thématiques et je sais d'ores et déjà que le héros s'appellera Alexandre Buisson. Bien à vous
Vous voulez réagir?
|
||