| Actualités en direct mercredi 31 mai 2000 |
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Permettez-moi tout d'abord de remercier les organisateurs de la "Comédie du livre 2000" d'avoir songé à Légendes pour contribuer à une réflexion sur le thème "Les revues pour une culture européenne ?" Je comprends que le cahier et l'exposition internationale consacrés aux "écrivains de la conscience européenne", conçus par Légendes et présentés depuis trois ans dans plusieurs pays d'Europe, m'auront valu la faveur d'être parmi vous aujourd'hui. Sachez combien je suis sensible à cette invitation.
J'aurais souhaité introduire mon propos par une note optimiste. Cependant qui ne conviendra que la culture européenne peine aujourd'hui à s'affirmer, quand elle ne disparaît pas tout à fait au profit d'une perpétuelle fête des ânes ! Notre culture européenne, imaginative et inquiète, ne l'avons-nous pas perdue en chemin ? Du côté des revues, paradoxalement, on songe plutôt à un irrépressible bouillonnement. Essayons d'analyser cette évolution et de comprendre ce paradoxe qui veut que, d'un côté, les contours de la culture européenne ne s'imposent pas à nous d'évidence et que, d'un autre côté, une profusion d'initiatives privées se concrétisent en Europe sous la forme de publications diverses plus ou moins régulières qui en appellent à la créativité et au brassage des idées. Mais d'abord qu'est-ce que la culture ? L'héritage contesté La culture est un ensemble de valeurs dont nous sommes tout à la fois les héritiers et les architectes et qu'en messagers nous aurons à coeur de transmettre à notre tour aux générations futures. Or, quelles relations entretenons-nous, en tant qu'Européens, avec notre histoire ? Qu'entendons-nous léguer à nos descendants ? Acceptons-nous véritablement ces rôles d'héritiers, d'éclaireurs, puis de passeurs qui conditionnent la pérennité de toute culture ? Sommes-nous d'ailleurs les dépositaires d'une culture partagée ? Aucune réponse simple ne peut nous éclairer à ce sujet. L'héritage qui fonde l'esprit européen n'est pas sorti intact du second conflit mondial, loin s'en faut. L'Europe est alors divisée, exsangue. Par deux fois dans le siècle, la civilisation européenne a sombré dans la barbarie. Affaiblie, la culture est également devenue suspecte : " L'Histoire ainsi est toujours écrite par les vainqueurs ; les documents grâce auxquels nous croyons connaître le passé ne sont jamais que ce que les vainqueurs ont bien voulu en laisser subsister . Tout document de culture est en même temps un document de barbarie (
) ". Au moins aussi saisissant est, dans sa concision, le cri d'horreur que lance le philosophe Adorno, lorsqu'il viendra à s'interroger sur la possibilité d'une poésie après Auschwitz . Sa vision veut-elle signifier la perte définitive d'un espoir attaché aux oeuvres issues du génie humain ? Quoi qu'il en soit, les créations nées de l'esprit, fussent-elles les plus élevées, sont selon lui dévaluées, voire dépourvues de sens à présent que l'homme a produit la Shoah. Ainsi, pour la première fois depuis des siècles, la civilisation européenne semble avoir perdu tous ses repères. De fait, la culture et a fortiori la culture européenne ne seront pas la préoccupation de Jean Monnet et de ses collaborateurs, lorsqu'ils viseront à instaurer des " solidarités de fait " entre les premiers Etats parties à la construction européenne. Les communautés européennes, du charbon et de l'acier, de l'énergie atomique, de l'intégration économique s'appuient sur un phénomène profond d'acculturation. Autrement dit, la culture (comme les croyances religieuses quelques décennies auparavant) est renvoyée à la sphère privée, les pouvoirs publics nationaux exerçant désormais pour l'essentiel un rôle de conservateur. Subsidiairement, ils interviendront en tant que régulateur (pouvoir normatif) ou mécène (aide à la création). L'Europe nouvelle se forgera à partir d'un processus d'intégration économique et financière d'inspiration libérale, comme aux Etats-Unis. Ce qui conduira l'écrivain d'origine tchécoslovaque Milan Kundera, songeant à l'ancienne Bohème, à affirmer que l'Europe n'existe plus ; il n'en subsiste seulement, écrira-t-il, qu'une nostalgie d'Europe. C'est un fait : " Ce qui nous est réservé ressemble davantage à l'idée d'un 'minimum culturel', péniblement émergé de l'océan du spectacle et de la distraction, qu'à l'accès à une culture intimement problématique comme l'a toujours été la nôtre d'Européens ", confirmait l'essayiste portugais Eduardo Lourenço dans la revue Finisterra, au printemps 1989. Certains partagent encore cette opinion onze ans plus tard, voyez Julien Gracq : " Je prends rang, souligne-t-il, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu'on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l'habitant. " La recherche d'un nouveau socle identitaire C'est néanmoins après l'effondrement du bloc communiste à l'est de l'Europe, en 1989, et par suite de la guerre dans l'ex-Yougoslavie, qu'une réflexion sur la conscience européenne, en lien avec le processus continu de construction européenne depuis les années cinquante, reprend de la vigueur. Dans l'esprit de ces initiateurs, un débat renouvelé sur la conscience européenne a l'avantage de rappeler explicitement le rôle que la culture aura à jouer dans l'Europe à bâtir. Ce débat intervient à un moment où, singulièrement, la question devient plus pressante de savoir si l'Union européenne doit s'élargir, en intégrant peu à peu les pays à peine libérés du joug de l'ancienne Union soviétique. En sorte que l'Europe, recouvrant toute sa diversité, reprend simultanément possession de son histoire. Aussi l'héritage culturel de l'Europe doit-il nous être un moyen de comprendre notre réalité présente. Il doit contribuer tout autant à nous éclairer sur notre rôle futur. De manière symptomatique, nous devons à un écrivain et homme politique d'Europe centrale, Václav Havel, la volonté de faire précéder les nouvelles étapes de la construction européenne par une méditation sur l'histoire de notre continent et sur les valeurs que partagent ses peuples : " La mission de l'Europe n'est plus et ne sera plus jamais ni de gouverner le monde, ni d'y répandre par la force sa représentation du bonheur et du bien, ni de lui inculquer sa culture, ni même de lui donner des leçons ", déclare-t-il dans un discours à Aachen (Aix-La-Chapelle), le 15 mai 1996 ; et poursuit-il : " La seule mission pertinente qui puisse être la sienne au siècle prochain est d'être le mieux elle-même, c'est-à-dire ressusciter et projeter dans sa vie ses meilleures traditions spirituelles, et ainsi contribuer à créer un nouveau mode de coexistence au niveau mondial. " Pourquoi ne pas souscrire aux propos du président de la jeune République tchèque ? Comment ne pas relever que la civilisation européenne a abandonné toute vocation hégémonique à l'aube du XXIème siècle (encore devra-t-elle apprendre à se mieux prémunir contre toute forme de domination extérieure) ? A quel titre oserait-elle au demeurant se présenter aujourd'hui ou demain en modèle moral et culturel vis-à-vis du reste du monde ? Sa vocation est bien plutôt de puiser inlassablement dans une mémoire plus vaste que celle des Etats nations, pour jouer un rôle modérateur au siècle prochain sur le fondement d'un équilibre instauré entre ses diverses composantes. Cet équilibre rêvé a-t-il été trouvé, que nous puissions d'ores et déjà avancer dans la voie que nous propose Havel ? Les revues sont-elles un bon vecteur, parmi d'autres, pour ce faire ? Est-ce là une explication décisive de leur profusion ? " Une pensée qui ne se contente jamais " Le mot est de Paul Hazard, dans son livre " La crise de la conscience européenne ". La remarque de l'écrivain n'a pas vieilli. L'Europe, au sens culturel du terme, manifeste toujours une capacité à s'interroger en permanence sur elle-même. La prolifération des revues est le reflet de cet attrait proprement européen pour l'expression, le fourmillement d'idées, la réflexion, la création et le débat. D'un mot j'affirmerai qu'en tant qu'espaces de liberté, d'invention et de confrontation, les revues réunissent à elles seules les vertus cardinales qui fondent l'esprit européen depuis la Renaissance. Liberté, imagination et confrontation. Je me dois de revenir sur chacun de ces termes. Liberté. Dans notre société "communicationnelle" régie par la loi de l'offre et de la demande, le nombre des revues combiné avec celui de leurs lecteurs potentiels suffirait, en toute logique, à précipiter leur disparition. Or, c'est le contraire auquel nous assistons. Certes, me direz-vous, ils existent les aides. Mais à vouloir vraiment aider les revues en prenant en considération toutes leurs difficultés, j'avancerai qu'en France du moins le budget du ministère de la Culture y suffirait à peine! Aussi faute d'explication rationnelle, permettez-moi d'en retenir une autre, plus évidente, qui a sa noblesse : c'est la liberté qui fait vivre les revues et c'est encore l'attrait pour la liberté qui éclaire cette réalité qui veut que, quand une revue meurt, dix autres naissent au même moment. Sans doute la liberté n'est-elle en soi ni un vecteur d'exigence ni une garantie de qualité. On rencontre de tout en matière de revues. Là, et peut-être plus qu'ailleurs dans le domaine éditorial, le pire y côtoie le plus souvent le meilleur. Pour ma part, et sans connaître à fond le maquis éditorial, sur la bonne centaine de revues que j'ai eu entre les mains depuis une génération dans le seul domaine de la littérature, j'affirmerai que trois ou quatre d'entre elles m'auront marqué et parfois même influencé, ce qui n'est déjà pas si mal. Liberté, mais aussi imagination. Or, quelle imagination sans mémoire ? Aucune revue qui ne tienne bien longtemps sans afficher ses sources, reconnaître sa dette envers de grands anciens. C'est bien en ce sens que les revues ont partie liée avec la culture européenne. Contrairement à l'idée reçue qui voudrait que les revues aient en premier lieu vocation à découvrir de nouveaux auteurs, j'affirme que leur prestige et leur attrait sont d'autant plus forts qu'elles ne se coupent pas des textes anciens et des auteurs classiques. Lorsque Légendes a donné la rêverie de Louis-Paul Guigues sur Les deux inspiratrices de la Divine Comédie de Dante, elle a simultanément mis en lumière une autre lecture possible d'un classique de la littérature universelle et révélé un texte majeur d'un illustre inconnu de la littérature européenne du Xxème siècle, le poète et traducteur Louis-Paul Guigues. Parlons d'ailleurs de traduction. Toute traduction mérite à tout le moins l'attention d'une revue. Et, dans ce registre, langues mortes et langues vivantes présentent un égal intérêt. Assyrien, latin, yiddish, anglais, chinois, tout l'art éditorial réside dans la confiance qui nous lie au traducteur et à ses qualités propres. Confrontation. Songeons encore à "cette pensée qui ne se contente jamais". Les revues sont des espaces nécessaires d'émulation, de face à face et, pourquoi pas, de conflits lorsque l'exercice même de la liberté, les élans créatifs s'opposent ou se contrarient ou quand, simplement, le dialogue - bien qu'indispensable - est devenu impossible. Aucune frontière ne me paraît souhaitable dans une revue entre les genres et les disciplines. Qu'une revue de poésie s'ouvre aux mathématiques ou à l'histoire me paraît aussi nécessaire qu'une approche des sciences politiques incluant la psychanalyse et les Beaux-Arts. La confrontation grâce aux traductions, ici encore, entre les approches, les sensibilités et les cultures me semble de première importance. Les revues permettent ces rencontres. C'est même là leur premier attrait. Une intranquillité exigeante et fertilisante caractérise principalement la culture européenne, aussi diverse soit-elle, au fil du temps et de l'espace. C'est cette intranquillité même que je recherche à travers les revues. Elle m'éclaire aussi sur leur profusion. Grains de sable glissés dans les interstices de machines à penser, ou trop vieillottes pour nous retenir encore, ou trop bien huilées pour ne pas nous agacer, ou si complexes qu'elles nous échappent, les revues nous suggèrent sans relâche que l'avenir se conjugue avec "L'Ouvert" dont parlait Rilke. Je vous remercie de votre attention. Laurent Fassin,
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