" Il disait souffrir beaucoup. Il mentait. Il parlait surtout de son ami Fernand ou Firmin avec l'aide de qui il rangeait le magasin (la journée finie), un endroit qu'il tenait très propre et où il conservait uniquement les caisses vides, les pleines ne lui appartenant pas. Il mentait. Il disait aimer la viande de porc et l'alcool. Il mentait. Il parlait des lions. Il mentait. Il mentait toujours. " (p.41)
" Lorsque nous fûmes devant lui, mon père dormait, sale et puant sur le linge blanc. Sa bouche était ouverte ainsi que ses mains et nous reconnûmes. Il dormait immobile parmi ses loques, ses objets, ses vêtements. Et nous le reconnûmes.
Nous évitions toujours de le toucher, encore plus de l'embrasser. Ses lèvres ne brillaient pas, sèches et maussades, presque blanches, fines et sans plis. Il devait boire du lait à longueur de journée. Il devait boire le sang des poulets décapités et manger des fleurs de trèfles et de pissenlits, et la viande par morceaux minuscules. " (p.48)
" Ainsi passait la journée, le matin, puis le soir, en cette forêt de grande profondeur, parmi divers animaux, au milieu des lions qui criaient dans notre direction, qui se remplissaient la bouche de diverses nourritures, qui crachaient, qui vomissaient, qui couraient vers le fleuve, qui jamais ne pleuraient. Bien sûr, ils étaient nos frères, ils nous aimaient assez, ils nous reluquaient souvent lorsque, nos jambes dénudées, nous déféquions au-dessus d'un trou, d'un abîme ou au milieu de buissons obscurs ou dans le feu. " (p.58)
" Il se souvenait du jour où elle fit un gros paquets des vêtements qui lui appartenaient, du jour où elle emballa ses robes dans un drap de lit bleu, du jour où elle marcha à travers le verger à la recherche d'une cachette, visitant les buissons, creusant par-ci par-là des trous que son père comblait ensuite.
Du jour où elle périt dans l'incendie de sa maison. " (p.98)
" Mais Debora était à l'intérieur où elle dormait. Elle se réveilla et vit le feu, les flammes aux rideaux, la fumée, les oiseaux morts dans leur cage. Alors elle mangea un peu de sucre et s'assit sur une chaise, dans la pénombre où elle disparut. " (p.132)
Sang de chien (Minuit, 1988)
" Si je devais mourir, laissez-moi une chemise et surtout ne me chaussez pas les pieds. Avec ces pieds que j'ai préparés pendant toute ma vie, que j'ai entretenus, que j'ai sauvés de la pourriture et du gel, avec eux je ne suis pas désemparé sur la terre crue. " (p.30)
" Les cheveux de mes semblables sont parfois laineux si peu qu'un vent marin les poisse ; ils bougent devant les yeux, sur les pavillons des oreilles et sur la peau lustrée des épaules. Ils sont parfois soyeux, extrêmement fins, extrêmement longs. En avaler un seul me ferait vomir et blêmir bien que je puisse sans dégoût les sucer et les mâcher en touffes. " (p.50)
" S'il existait une issue, un orifice suffisamment large pour laisser passer mon médius, pratiqué de préférence à l'arrière de la tête et dissimulé par un ourlet de peau et de fins cheveux, j'aurais du plaisir à caresser, à chatouiller, à égratigner la chair blanche, grasse, douce et, éventuellement à la faire lécher par mon amoureuse. " (p.52)
" Quand je pue, je sens comme toi. " (p.83)
Cochon farci (Minuit, 1996)
" D'étoile en étoile je trace mon chemin,
je persévère, je perds ma peau et je m'essouffle,
la truie est farcie et le verrat rôti,
le poème est écrit, à l'envers. " (p.36)
Un jeune homme trop gros (Minuit, 1978)
" Il pourra à loisir contempler le fleuve et chanter avec ses frères de sang. Il verra sa mère grossir avec les années et son père vieillir au travail. Il portera un pantalon rayé retenu par de fines bretelles. " (p.17)
" Mais, malgré sa voix veloutée, il sera violent et ses chants provoqueront le délire chez les enfants éblouis de Louisiane, chez les enfants tristes qui ne jouent avec des poupées que pour les déchirer et en voir le contenu. " (p.20)
" Il sera apprenti dans une boulangerie de la ville voisine. Il se rendra à son travail en bicyclette. Sa machine sera jaune ou rose. Ce sera un vélo très léger, tout brillant, au nickel solide, muni d'une magnifique sonnette et d'une lampe grosse comme un melon éclairant la roue comme la route. " (p.24)
" Ce sera un camion énorme et blanc immobile dans la cour de la fabrique ou dans le vaste hangar. Le garçon devra, pour sortir, manoeuvrer délicatement entre les murs et les autres véhicules. Son véhicule sera blanc, blanc de neige et portera différentes inscriptions en lettres majuscules, en lettres immenses. Ce sera un véhicule très solide, aux roues doubles, énormes. Pour entrer dans la cabine, le garçon devra un peu sauter, un pied posé sur la marche, une main à la clenche de la portière. " (p.29)
" Alors il commencera à accumuler beaucoup d'argent. Il deviendra de plus en plus riche. Il pourra s'acheter de nombreuses panoplies de toutes sortes. Il pourra manger autant de friandises qu'il le désire. Il pourra aider sa mère. Il possèdera bientôt plusieurs limousines qu'il conduira seul, au début. Au début, il sera heureux. " (p.49)
" Il se maquillera et jouera du piano. Tout au long de la journée, on pourra entendre toutes sortes de mélodies douceâtres. On pourra également l'entendre soupirer et boire bruyamment son lait frappé ou son jus.
Ce sera d'éternelles fêtes de Noël. Il se gavera de sucreries. Il vivra au chaud, toujours vêtu d'une combinaison de cuir fauve ou noir. Sur scène, il sera quelqu'un d'autre, un chanteur fou, un chanteur de charme. " (p.75)
" Il ne sortira que pour aller chanter, comme un automate, un extraordinaire automate. Une machine à chanter. Une machine capable d'interpréter cinquante chansons au cours d'une même soirée, capable de hurler des heures de soutenir sans le rompre une seconde un rythme implacable, de murmurer jusqu'à s'étrangler, de danser jusqu'à trembler, jusqu'à défaillir, s'écrouler sur la scène, le micro à la main, les yeux toujours levés, incandescents, d'une profondeur inouïe, vers un nuage de lumière vive, un rideau noir, manipulant des doigts de l'acier et du cuivre, les métaux de son cercueil. "(P.90)
" (...) il aura déterré et brûlé un palétuvier qui perdait ses feuilles et dont la sève coulait, suintait par de petites crevasses pareilles à des cédilles et pratiquées au couteau, il aura également planté, dans une vaste serre en forme de chapiteau de cirque ou de salle de manège, un jeune fromager et plusieurs caroubiers dont il adorait les fruits sucrés, il se sera endormi au bord de la fontaine et aura passé toute la nuit dehors, sous la pluie. Il n'aura pas cessé de manger de la guimauve. " (p.149)
En vie (Minuit, 1994)
" Il est tellement désagréable de toucher du papier avec des mains sèches et blessées. Et il est encore moins agréable d'arracher des renoncules et de toucher la terre noire avec des mains gantées de feutre ou de cuir. Alors que les deux types de travaux paraissent nécessaires et peut-être indissociables comme allumer du feu dans le poêle et vider le poêle des cendres qui l'encombrent. " (p.13)
" Ces petites particules que nos bouches n'ont pu avaler, que nos doigts n'ont pu retenir, désormais personne ne pourra en profiter. Quoi qu'il en soit, je demeure le dépositaire de cette part perdue qu eje m'empresse de ranger dans une poubelle ou de jeter par la fenêtre, pour les oiseaux, les souris et les fourmis dont, cependant, je ne suis ni le nourricier ni le géniteur, juste un lointain parent. " (p.29)
" De toi, visiteur, compagnon, ami de toujours, je suis la part que tu dissimules, une sensation entre vague nausée et désir indistinct, l'inévitable rejet. Quand je suis en visite chez les autres, ce sont les pantoufles que je cherche des yeux, les cheveux entre les dents du peigne ou parmi les poils de la brosse. Dans les livres qu'on me prête, c'est la crotte de nez ou le copeau de peau morte collé magnétiquement entre les pages. " (p.47)
" Je n'ai pas d'argent. Je suis enrhumé et la vapeur m'apaise. Je vis dans l'autre monde, celui de l'opacité relative, de l'eau présente, de la buanderie, des draps translucides, des limbes, des brouillards et de l'aube. Je suis vivant, nerveux et irrité. " (p.64)
" Louise dort sur le ventre et Marin, sur le dos. Leur bouche est ouverte afin de permettre la libre circulation du vent et de ses parfums. Si je dépose un peu de sel ou de sucre sur leurs lèvres, elles se ferment aussitôt. " (p.79)
" Jadis, lorsque nous étions des ogres et que nos bouches étaient grandes et profondes comme des fours de boulanger, nous utilisions des fourches pour y jeter les énormes pièces de viande. Il a fallu ensuite adapter l'instrument à notre appétit. (p.85)
" Mais pisser du haut d'un balcon sans craindre les éclaboussures mérite une attention toute particulière. Il faut choisir un balcon éclairé par la lune et il peut advenir alors cette sensation merveilleuse, lorsque le bruit du liquide tombant sur le sol est, par miracle -- un bon concours des vents -- imperceptible, de se répandre hors du temps et de déjouer les contingences de la physique. " (p.88)
" Puis, à des moments perdus, en fumant après un bon repas ou cherchant le sommeil, il est plaisant d'énumérer les places où il fut bon de déféquer, et d'établir de cette manière une sorte de constellation extrêmement représentative de soi. " (p.91)
" Mais il s'avère aussitôt qu'aucune courbe ne se résout dans un cercle, qu'il y a mieux, qu'il y a la tresse infinie, il y a la merveilleuse spirale qui augmente ou s'éteint sans jamais aboutir à l'extinction totale. " (p.102)
" Je suis, avec mes odeurs, mon visage et mes vociférations, au milieu de ce qui bouge et de ce qui avance. Chacun ne devrait jamais ignorer qu'il se trouve au milieu du mouvement général. " (p.104)
" Jamais on n'oubliera la tête du lapin après l'avoir débarrassée du pelage qui l'a préservée du froid, des piqûres et du soleil. C'est d'elle qu'on se régalera en premier, après avoir enlevé les longues oreilles. Il ne faudra oublier ni la moelle ni le cerveau ni la langue. On ouvre le crâne comme on fracture un coffret, en en desserrant les mâchoires.
Le sang trouble l'eau claire. " (p.117)
" tu auras un petit lit dans la maison et un petit trou au cimetière, dans le petit lit tu mettras ton dos et dans le petit trou tu mettras tes os " (p.49)
" le grand-père bourre la grand-mère, la grand-mère bourre le grand-père, le père bourre la mère et la mère bourre le père, ensemble il et elle se bourrent les côtes et se pèlent le gland et la fraise. " (p.49)
Marin mon coeur (Minuit, 1992)
" Donc la lumière a le pouvoir d'annuler les êtres vivants autant que d'en éclairer la face et les mouvements, irisant la buée qui sort des bouches ouvertes. Il n'est possible de la nier que le temps de ses très régulières disparitions. Lorsqu'on se trouve en pleine lumière, on le sait. La musique peut se propager la nuit comme le jour, dans la terre et dans l'air, et même dans l'eau. Mais la bouche ne peut chanter que dans l'air et plus tu t'éloignes de la bouche qui chante et moins tu perçois les sons que l'air disperse. Et lorsque la poussière qui monte de la terre sèche te nuira, il te suffira d'éternuer. " (p.12)
" Qui pourrait reconnaître infailliblement ses pleurs parmi d'autres pleurs semblables ? Qui pourrait distinguer son rire perdu parmi les rires de ses semblables ? Qui pourrait reconnaître l'empreinte de son pied au milieu de quelques dizaines d'empreintes de même format ? Qui pourrait reconnaître son oreille droite perdue dans un panier d'oreilles du même format ?é (p.27)
" Aujourd'hui, dix ou onze octobre, le nain a griffé le nez du géant dont il connaît tous les points faibles et le géant a vécu toute la journée avec son nez sous les yeux, car le nez est invisible tant qu'il demeure intact, mais il suffit de le dégrader pour qu'il se matérialise. " (p.39)
" Marin est une chenille au dos comme du velours. Comme elle se déplace difficilement, elle accepte volontiers de se faire transporter par une tortue, un cheval, un chameau ou un géant dans le col duquel elle cache sa tête portant des antennes innombrables. Elle passe chaque nuit dans son cocon et, le matin, ses parents la déguisent en papillon afin de lui apprendre les gestes de sa vie future et de la mettre au parfum. " (p.88)
La Disparition de maman (Minuit, 1982)
" Voici ma petite soeur qui traverse la cour, qui escalade l'échelle, qui disparaît dans le poulailler, qui réapparaît couverte de pailles et de plumes, qui est plus soyeuse qu'un oiseau, voici ma petite soeur au cou blanc, aux jambes toujours sales, à la culotte de coton, qui rit et qui chante, perchée sur le toit et qui jette des pierres lorsqu'on lui adresse la parole, lorsqu'on la regarde avec trop d'insistance, ou bien qu'on passe dans la cour, la voici assise dans le carré d'asperges, ou à genoux dans les fleurs, ou à quatre pattes au milieu des fougères, qui cherche des lombrics, et la voici qui pêche dans le bief et qui attrape deux anguilles qu'elle jette vivantes à ses chats ou qu'elle enferme dans la cage des serins afin de les apprivoiser, ou qu'elle transporte tout le jour dans le panier à salade, ou bien qu'elle porte autour du cou, qu'elle avale, qu'elle dévore et qui survivent en elle, en sa maison d'obscurité, en son lac intérieur tantôt vide, tantôt rempli puis s'écoulant et disparaissant, en son tréfonds sucré, dans l'ancienne cavité de son corps. " (p.11-12)
" Elle avait déjà sa bouche pour me sucer les doigts, pour mouiller les crayons, pour laver les pinceaux, sa grande bouche violette et ses cheveux soigneusement tordus et truffés de perles, de carabes et d'oeufs. " (p.15)
" (...) il fut enterré dans la propriété où une statue le protège des rats. Ce que personne jamais ne sut, ce que personne ne sait, c'est que je l'ai déterré et embaumé, un scarabée noir sous la langue, du jus de fleur dans le crâne, et qu'il fut longtemps mon frère aimé, ma poupée parfaite, celle qui m'accompagnait au lit, celle à qui je disais tout, versant dans son coeur ma salive amère., et qui recevait mes baisers. Je l'enfermais dans mon armoire d'où je ne le délivrais que la nuit venue. M'enhardissant, plusieurs fois je le portai au vu de ma famille qui ne le reconnut jamais. Je l'appelais David, je le nommais François. Je le peignis, je le changeai en mouton, cygne je le couvris de plumes, je le tuai, je le fis berger de mon troupeau, vacher au b^ton de coudrier, porcher, gardien de mon colombier, page morose et absolument muet. Il vécut près de trente ans avant d'être mangé par les mites. " (p.31)
" Bientôt, François viendra pour tuer Pierre ; il usera en vain du couteau et du poison, en vain, car Pierre est semblable à la fourmi, au ver, au cancrelat, à la mangouste, car il est semblable au bois, à l'eau, à la pierre, ; il est dur et vide ; il est plat et dur ; il est liquide et froid ; il est froid et sec ; il est transparent ; il est invisible ; il est déjà pourri ; il est déjà mort, ayant craché la salive sur le feu et rendu le sel à la mer. " (p.35)
" À treize ans, il avait quitté la maison paternelle, le jardin et les rosiers, il avait traversé les mers, il s'était baigné dans l'océan Indien, avait plongé sa chevelure noire parmi les algues, avait joué avec les poulpes et les dauphins, s'était couché sur le sable rouge du désert ; il avait été marchand de céramiques et de poissons, cordonnier dans une rue étroite d'Oviedo, il avait tenu sur ses genoux les pieds les plus fins ; boucher à Istanbul, il aurait abattu, saigné et dépecé plus de cent mille chevaux, blancs, noirs et bais à la même tuerie ; banquier, il se serait ruiné ; pêcheur près de Bali, il aurait collectionné les perles creuses et les mâchoires de requins ; quelque part dans la jungle, il se serait endormi sur les branches maîtresses d'un fromager et aurait rêvé d'une guerre silencieuse opposant deux tribus d'hommes nus et peints en rouge (...) " (p.37)
" Il y a des enfants qu'il faut punir, d'autres qu'il faut caresser, d'autres qu'il faut dévorer. " (p.95)
" De blanc vêtu, il appuie contre la maison une échelle de cent vingt barreaux, il brise trois vitres qui reflétaient le ciel, et la maison s'écroule. " (p.101)