Vos critiques     

Classement par ordre d'arrivée

Voici les critiques que nous avons déjà reçues, bonnes lectures et bonnes découvertes.
(et n'oubliez pas que vous pouvez commander chaque livre cité sur ce site).

Index des livres abordés
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Prodiges et vertiges de l'analogie, de Jacques Bouveresse
de Jean-José Mesguen

"Penseurs" à l'esbroufe et "droit à la métaphore"

Une lecture qui décape malgré des longueurs et des redites : "Prodiges et vertiges de l'analogie" de Jacques Bouveresse, chez Liber (on aura une idée du propos avec le titre du 1er chapitre : De l'art de passer pour "scientifique" aux yeux des littéraires).
C'est bizarre, mais ce qu'il dit du gang de ceux qui légifèrent sur le bien-pensant (qu'ils appellent "la pensée" tout court) dans la presse "respectable" Le Monde des Livres, Le Nouvel Obs, me fait penser à l'attitude de Claude Allègre face à tout ce qui ressemble à de la rigueur intellectuelle, ou plus bêtement à l'honnêteté :
"En matière intellectuelle, ce sont toujours les comportements les plus dévergondés, et jamais le sérieux, l'honnêteté et la vertu, qu'il convient de célébrer, parce que les choses les plus profondes ou, en tout cas les plus excitantes dans le domaine de la pensée sont toujours censées être celles qui commencent par ignorer ou ridiculiser les valeurs de cette sorte. Ironiser à chaque instant sur des gens qui, comme les "spécialistes", les "universitaires", etc., s'efforcent de les respecter, semble être devenu aujourd'hui, pour certains journalistes, une sorte d'obligation professionnelle (et n'a évidemment jamais rien à voir avec le genre de ressentiment que pourrait susciter l'impossibilité d'atteindre des raisins que l'on préfère déclarer insuffisamment juteux). Il est, par conséquent, assez logique pour un journal comme Le Monde de se choisir de préférence comme paradigme, dans le domaine des idées et de la culture, un écrivain comme Philippe Sollers, qui ne perd pas une occasion de manifester le mépris souverain de la grande truanderie intellectuelle et médiatique pour le cave (je veux dire, pour les petits et honnêtes travailleurs de l'intellect) et celui de l'arnaqueur pour toutes ses victimes passées, présentes et futures."

A tous ceux qui croient à la dignité des Grandes Têtes Molles de Notre Epoque, tels Debray, Finkielkraut, BHL, Kristeva, Serres, etc. et des spécialistes du renvoi d'ascenseur sous couvert de Pensée, tels Jaccard, Droit (R.-P.), etc.. cet opuscule semblera ringard, poujadiste, besogneux (ajouter toute mention inutile) ; à ceux qui ont encore quelque exigence en matière philosophique ou littéraire, à ceux qui ont lu avec soulagement "Les chiens de garde" de Serge Halimi, cela mettra un peu de baume au coeur.
Et pour le prix que cela coûte, pas la peine de s'en priver.

Jean-José Mesguen

 

Connaissez-vous "Les litanies du scribe", de Jude Stefan, Le temps qu'il fait, 1988?  Non ?  Je vous en propose quelques-unes, extraites de ce petit (tout petit) recueil.
de Hervé Bougel

LITANIES DU SCRIBE
ou
le ruban légendaire de mademoiselle Olympia inspiré par la page cent cinquante huit du dernier ouvrage de Michel Leiris & déroulant les noms les plus marquants de la Littérature d'Occident et des Amériques tant ancienne que moderne & délimité arbitrairement au nombre de trois cent soixante treize figures & illustrée d'attributs postures et figures particulières  exactement véridiques & présentées  dans leur désordre organique comme à la page citée du susdit "Le ruban au cou d'Olympia".
(en l'an d'inconnu 1984)
omnes scribebant

 Sade et ses douze prisons
 Rousseau dans son costume d'Arménien
 Diderot dans sa rode de chambre
 Montesquieu coiffé de son mortier
 Sartre à la sortie des usines Renault
 Flaubert dans son gueuloir
 Breton et sa nuit du tournesol
 Aragon pillant les troncs
 Niestzsche composant au piano
 Proust à l'hortensia
 Faulkner ivre-mort
 Artaud en costume de Marat
 Saint-Simon dans son retrait
 Léautaud parmi ses chats
 Hugo perché sur son rocher
 Nouveau en train de mendier
 Tacite sous le ciel breton
 Poe dans le caniveau
 ...
 

à suivre !

Et rendez-vous le 15/12 à 19 h 30 à la Librairie équi-pages, 61 rue de Bagnolet, Paris XXème, avec Ludovic Degroote, Séverine Daucourt-Fridriksson, le revue Petite et le pré de chez moi !
N'hésitez pas à faire connaître cette adresse, et à diffuser les mails, tant que je ne suis pas accablé de manuscrits  que d'ailleurs je ne lirai pas !

Hervé Bougel

 

Tous rationalisés: la macdonaldisation de la société de George Ritzer, commentaires
de Louis Defranoux

Gauchiste, la soixantaine, barbe poivre et sel, l'éminent sociologue de l'université Cornell se livre ici à un réquisitoire contre la société de consommation moderne, avec sa "cage de fer de la rationalité". Au travers de l'exemple des Mac Donald's (qu'il hait), l'auteur explique comment la rationalisation est en train de conquérir tout ce que nous buvons, mangeons, et aimons... De la naissance à la mort, l'homme est en train de se "macdonaldiser" jusqu'à ne plus savoir d'où il vient, ce qu'il est. La rationalisation de la terre est en train de s'emballer. Résistance! prône l'auteur, qui livre à la fin de son ouvrage quelques clés et conseils subversifs. Sublime. Et ca vient d'Amérique! Le texte est lisible, plein d'entrain, choquant, parfois drôle. Mais on observe quelques redites. A tellement critiquer les Mac Donald's, l'auteur a parfois tendance à "macdonaldiser" sa propre rhétorique anti-Mac Donald's. Un grand livre de tendance anti-conformiste, dont Ritzer a si brillamment repris le flambeau en Amérique.

George Ritzer, "Tous rationalisés: la macdonaldisation de la société"
(réédition, Alban 1999)

Louis Defranoux

 

Les perles de la littérature de Pierre Ferran (Horay, 30 F), commentaires
de Jean-José Mesguen

Juste pour vous dérouiller aimablement le zygomatique avec une soixantaine de ratages d'écrivains, ce qui vous met le sourire à moins de cinquante centimes, soit 0,7 euro. Au prix où sont les abominations qu'on nous sert à la télé, cela me paraît rentable, et l'OMC ne dira rien contre une concurrence aussi loyale.
Evidemment cela a déjà été fait, évidemment cela ne bouleverse pas l'histoire mondiale de la littérature, mais c'est à conseiller, si possible pour ne pas lire seul, en bande c'est plus rigolo, et surtout cela ramène tout un chacun à plus de modestie - abondent évidemment ici les perles de ceux qui étaient payés à la plume, les feuilletonnistes en tête, mais on trouve aussi de jolis dérapages incontrôlés chez Balzac, Musset, Zola ou Mérimée… quelques pages blanches à la fin pour rajouter vos propres découvertes chez les Grandes Têtes Molles de Notre Epoque.
Le grand Adolphe a peut-être le plus grand nombre de places et de rues à son nom en France- pour avoir écrit ceci, sans doute : " Ce beau climat de la Provence serait froid si un soleil torride ne venait le réchauffer " (Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire) Beau comme du Gillot-Pétré !

Et pour les assidus du Matricule, une proposition de gymnastique :
" Victorine continua sa lecture en fermant les yeux " (Edmond About, Les Mariages de Paris)

Jean-José Mesguen

 

Les voyages insulaires de Kenneth White Commentaires
de Laurent Margantin

Les voyages insulaires de Kenneth White

Laurent Margantin

 

L'Inceste de Christine Angot. Commentaires.
de Frédéric Vignale

A qui l'Angot?

Frédéric Vignale

Lisez aussi l'article du Matricule sur l'Inceste

 

Michel Houellebecq. Commentaires.
de Frédéric Vignale

Michel Houellebecq intrigue autant que ses livres, il dérange...

Frédéric Vignale

 

Mots dans le vent de Jehan de Villiers. Commentaires.
par Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Il y a les lieux, les objets - à peine des lieux, à peine des objets. Il y a les lieux et les choses soulevés, dans l'aporie, le presque silence. "Folles épreuves", "marée vague", solitude et appel. Rien n'est presque dit tant l'écriture se tend à l'orée du silence. L'angoisse est sans doute profonde mais elle est tue. Liés aux choses vues juste cette sensibilité source d'une extase à peine murmurée. Jehan de Villers nous fait ainsi entrer dans un domaine troublant qui nous domine, qui ne se laisse réduire à son objet puisque celui qui le regarde - comme celui qui lit - est forcé de regarder plus loin, par delà. Ainsi sous la figure, des traces et des repères et un présent jaillit : "Au bord du monde Ailes immobiles" ou encore "empreintes d'oiseaux" : par ces stigmates nous nous devons d'être atteint tant se lit en filigrane la recul de la mort et de l'interdit, tant se sussure un passage du désir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jehan de Villiers. Mots dans le vent. Collection Mémoires, Éric Coisel
éditeur, Paris (E. Coisel éditeur, 25 Avenue Pierre 1er de Serbie, 75016 Paris)

 

Carnets de rencontre des femmes du hasard et de l'enfer qui
est un chien de l'amour, de Paul Sanda
. Commentaires.

par Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Mais si tout sera dit finalement sous l'égide du Women de Bukowki, c'est à une autre dérive que conduit Sanda en ses chiennes de l'enfer. Par delà la femme en effet c'est une pénétration bien plus profonde qu'il s'agit. Nous entrons dans un domaine de la fascination et de la répulsion auquel nous obéissons même si il y a fort à parier qu'on refuse de le reconnaître.D'où cette dérive qui est faussement le fruit du hasard mais que Francesca, Michela, Venena, Gundula, Clara, Enrika, Imelda vont endiguer pour que brûlent les interdits - et même ceux de la langue. Soudain "le désir se tord comme un ver dévorant". Dès lors tout est possible, comme s'il n'y avait plus de limites. Chaque femme est un moment où la folie du sexe joue à fond pour un reglement de compte avec soi-même. Oui, il n'y a plus de limites pour se "savoir au fond", pour "s'engouffrer" plus loin : l'homme devient cet "oiseau en biseau de passage électrique" ou plutôt cet homme de Lascaux aux prises avec ses terreurs. Car derrière la socialisation de la civilisation l'être sauvage remonte. N'existe que sa présence qui ne peut laisser envisager le moindre mouvement de recul. Par la violence de l'écriture l'homme fait donc face ici à ses bisons d'angoisse. Quelque chose se touche au moment où l'image devient impalpable. Abysses marins, abysses célestes. L'homme (ivre) est bien dans ce puits perdu d'où il n'est jamais revenu, où nous nous retrouvons, embarqués avec Sanda dans cette plongée par laquelle l'impossible du corps soudain devient palpable par implosions successives.

Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Sanda, Carnets de rencontre des femmes du hasard et de l'enfer qui est un chien de l'amour, Éditions les carnets du Dessert de Lune, Bruxelles. (Carnet du Dessert de Lune : 30 rue Longue Vie, 1050 Bruxelles).

 

Tour-épurator de Carole de Sydrac. Commentaires.
par alain.mazoyer@meteo.fr

Sorti discrètement en 1997 aux éditions La Bartavelle, le troisième roman de Carole de Sydrac "Tour-Èpurator" présente une jeune femme très attachante qui voudrait assassiner un brave retraité au cours d'un voyage organisé sur l'Ile imaginaire de Xharma, à la fois dans un souci de justice, par jeu et par intérêt. Mais attention : ce n'est pas un polar ! Plutôt un suspens philosophique sur la culpabilité et le repentir, un jeu de funambules entre la peur des remords et la peur des regrets, sur fond d'humour corrosif et de critique sociale de la consommation touristique. Des thèmes récurrents accompagnent le voyage : des mouettes rieuses, des anges niais, des dragons et surtout des personnages cocasses, ridicules et poignants à la fois : un adepte du New-Age, deux soeurs diplomées mais coincées, etc. Au delà de l'humanité ambigue des relations entre l'assasin "qui n'y arrive pas" et sa victime, au delà de l'humour des dialogues, on prend un plaisir réel à découvrir en détail une île de la Méditerranée dont personne ne pourra jamais rapporter de photos, heureusement.

Alain Mazoyer

 

Le dernier été de la raison de Tahar Djaout. Commentaires.
par boutdumonde@hotmail.com

Baignant dans l'actualité algérienne de cette décennie, le roman de Djaout semble hors du temps et de son pays hormis les noms de famille typiques de l'Algérie. Cet ouvrage décrit la lutte d'un homme seul face à une foi, une vérité et une pensée unique confortable pour un esprit sans imagination ou sans rêve et intimidant pour une personne effacée mais terriblement oppressant pour un imaginatif et un rêveur doué d'un caractère pugnace comme le héros.
Le sujet et le style rappellent un peu "1984" de G. Orwell notamment dans le rapport étouffant entre l'homme seul et de sa société.
Dans les deux cas, l'écrit (Les livres de Djaout et le cahier d'Orwell) soutient le héros face à l'écrasante vérité de la foi ou du parti en procurant un refuge intellectuel à défaut de physique.
Autre parallèle : La machine à lire les pensées, écran chez Orwell et ses propres enfants chez Djaout (embrigadement classique retrouvé dans tous les régimes directifs).
Le héros puise sa force dans son enfance vécue dans une période plus clémente : comment évolueront les enfants vivant dans le monde actuel du héros? Cet ouvrage "d'anticipation" donne envie de découvrir cette littérature francophone peu connue semble-t-il en France.

boutdumonde (July 23)

 

La Commune de Palmares de Benjamin Péret. Editions Syllepse
par Jean-José Mesguen

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Gloire à Palmares, le premier état des esclaves libres !
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Nina, un portrait, de Gilles Moraton. L'Anabase

Sans être une Lolita, Nina est l'image parfaite de la femme-enfant. Cette étudiante moderne, éprise de livres anciens, est gentiment égoïste, diablement désirable et joliment mutine. Elle aime voir le désir dans le regard des hommes que ses jambes nues croisent dans les rues et pleure parfois devant la misère du monde. Nina est l'objet unique de ce livre. Le narrateur a dix ans de plus qu'elle. Ce qui explique peut-être cette distance qu'il feint de mettre entre lui et son modèle : une distance curieuse. Constitué de courts fragments qui tous commencent par le prénom de la bien aimée, ce portrait suscite un bonheur de lecture aussi léger que le corps de Nina. Le sujet, il est vrai, interdit la grandiloquence surtout que : «Nina lit Mallarmé, Char, Michaux, Rilke, Bonnefoy -j'envisage d'arrêter l'écriture.» Il sera difficile au lecteur de ne pas sortir de ce livre totalement amoureux de la belle. «Nina au restaurant s'est vu servir, comme les enfants de la tablée, une grenadine en guise d'apéritif. Quand elle a ôté son pull-over, le serveur a rougi.» De plaisir?

L'Anabase
76 pages, 60 FF

 

Feux d'artifice et Le Magasin de jouets magique d'Angela Carter. Christian Bourgois
par Christophe Fourvel

La nouvelle qui ouvre Feux d'artifice est une petite merveille, une histoire simple mais portée par un éclairage souterrain, liminal, qui surgit parfois pour pointer parmi le désordre des vies, des éléments épars, dissemblables et qui finiront ensemble par faire sens. Ce Souvenir du Japon malmène les leurres d'un couple tenu à une union factice, tandis que croît sa conscience aveuglante des distorsions. La vie se projette dans un ensemble de miroirs fidèles et infidèles. L'écriture, au cours des neuf belles nouvelles qui constituent ce recueil, fait impitoyablement le tri.
Le Magasin de jouets magique semble emprunté aux univers de Dickens, de Lagerlöf, mélange de magie et de crasse, de misère morale et de chaleur humaine. Mélanie, une adolescente de 15 ans, sa soeur et son frère cadets ont grandi dans le moelleux des maisons pleines de confort et de livres, d'amour et d'aisance. Puis le père écrivain et la mère dévouée meurent dans un accident d'avion. Les trois enfants sont recueillis par leur tante, qui subit en compagnie de ses deux frères, la terreur de son mari, fabricant de marionnettes, qui règne en véritable tyran sur la petite tribu.
Il est intéressant de voir un auteur comme Angela Carter (1941-1992) s'emparer en 1967 de ce monde un peu suranné. Il est vrai que ce magasin de jouets est une toile de fond rêvée pour les motifs favoris de l'écrivain anglaise. S'y déploie la magie des ombres, s'y réchauffent entre eux les coeurs abîmes. Et le théâtre de marionnettes finit toujours par révéler la place réelle des êtres.

Feux d'artifice
Traduit de l'anglais par Françoise Cartano

Christian Bourgois
139 pages, 90 FF

Le Magasin de jouets magique
Traduit de l'anglais par Isabelle D. Philippe

Christian Bourgois
292 pages, 140 FF

 

Le Pacte de Milagros Palma. Indigo et Côté-femmes éditions
par Dominique Aussenac

Percevoir le monde en Amérique latine, plus particulièrement dans ses littératures, oblige à donner au réel et au surnaturel la même équivalence, la même force, la même prégnance. Comme si ces deux dimensions n'en formaient qu'une, à l'instar d'un serpent chimérique aztèque ou inca se mordant la queue.
Ainsi dans ce pays d'Amérique centrale qui ressemble au Nicaragua, une énième révolution vient de balayer la dictature en place. Pour clamer la fin de l'oppression, le nouveau régime décide de montrer les horreurs du totalitarisme dans un musée de l'Infamie situé sur l'île Caïman. Mais les reliques n'arriveront jamais. Un détachement militaire envoyé afin d'éclaircir le mystère, s'installe dans une hacienda confisquée à Don Gregorio dont tout le monde dit qu'il a pactisé avec le diable...
Dans ce troisième roman, Milagros Palma, ethnologue, spécialiste de la symbolique des rapports entre les sexes en Amérique latine, fait naître de toute chose son contraire. Impossibilité de dire la vérité. Langue de bois, désinformation, manipulation de l'information, en politique, en religion, à la télévision ou sur la place du village étendent leurs ramifications tentaculaires, niant ainsi toute idée de liberté. Milagros Palma présente parmi tous les déshérités, la femme, mariée, engrossée de force, battue, violée comme la plus humiliée. Le fantastique macabre de l'ethnologue nicaraguayenne, extrêmement exubérant, baroque fait souvent perdre tout repère, d'où des problèmes de lisibilité que le picaresque et l'humour particulièrement prosaïque parviennent parfois à corriger.

Traduit de l'espagnol (Nicaragua) par Pierre Rubira et Claude Couffon
198 pages, 98 FF

 

Essai sur les littératures médiévales germaniques de Jorge Luis Borges. Christian Bourgois
par Christian Molinier

Trente-deux ans après sa première édition en français, ce livre reparaît avec la même fraîcheur. Bien que, entre-temps, Régis Boyer ait contribué à mieux faire connaître en France les anciennes littératures du Nord -en particulier les sagas islandaises-, l'essai de Borges garde son intérêt. Il offre une synthèse claire et intelligente sur un large corpus qui comprend la littérature allemande des premiers âges, celle de l'Angleterre saxonne et celle des pays scandinaves. La Germanie d'autrefois rassemblait en effet des peuples de même race et de même culture que les luttes de la haute époque ont dispersés depuis la rive nord du Danube jusqu'en Islande. D'où les traits communs de ces épopées et chansons dont le thème dominant est la guerre avec ses actes de bravoure, ses trahisons et ses massacres. Nihil novi sub sole.

Traduit de l'espagnol par Michel Maxence 200 pages, 110 FF

Un long papier ... Enseignant, d'un naturel aussi partageur que tapageur, Lionel Trigueros déclare essayer de communiquer ses enthousiasmes et ses plaisirs de lecteur. Depuis 3 mois, il participe à la liste littéraire de club-internet en y envoyant régulièrement des critiques.

En mars 1904 s'ouvre à Amiens un procès retentissant. Les meilleurs journalistes sont présents, du Figaro à L'Aurore en passant par Gil Blas où travaille un certain Maurice Leblanc. Trois mois plus tard, ce dernier inventera le personnage d'Arsène Lupin.
Ce procès est celui d'une bande de cambrioleurs qui écumait, non pas un quartier ou une ville, mais la France entière. Le cerveau, à la fois organisateur technique et penseur politique, est Alexandre Marius Jacob, né à Marseille("et je m'en vante") en 1879. Derrière cette organisation, des mots qui terrifie la France de l'époque comme celle d'aujourd'hui : l'anarchie et la pensée libertaire.
Pour fuir un père alcoolique et une vie de misère, bercé par les récits de bistrot et les lectures de chevet le jeune Alexandre Jacob décide de partir sur les mers. Mais Jules Vernes et Pierre Loti avaient "oublié de parler des levers à 4 heures, des lessivages de pont, des crampes, des vomissements, du mal du pays et des ports sordides, de la sueur et de la puanteur", comme "des assauts avinés des matelots auxquels pèsent la chasteté". A 12 ans, les désillusions sont à la dimension des rêves. Il fuit encore, cette fois sur une baleinière qui se révèle être .... un bateau de pirate. Dégoûté par le crime et échappant de peu à un destin sous forme de noeud coulant, travailleur infatigable et sérieux, il veut être capitaine au long court. Le voilà, de 13 à 17 ans, après son quart, à n'importe quelle heure de la nuit, qui étudie, lit et apprend les courants, les hauts-fonds, les marées et les signaux en attendant de devenir un "homme libre, fier et droit". Trafiquants de toute sorte, marchands d'hommes battant pavillon républicain, matelots de ponts abrutis d'alcool, cohortes de prostituées aux charmes aussi mortuaires que portuaires ne découragent pas l'infatigable travailleur. Jusqu'au jour où des fièvres mettent fin à son rêve de devenir capitaine. Il achève sa première vie à l'âge de 17 ans.
Après les océans, Alexandre découvre la France. D'un côté le Progrès et la Science, la bicyclette, les tramways et le métro qui raccourcissent les distances ; de l'autre, l'écart entre les salaires qui s'agrandit, l'absence de protection sociale et de retraites, la persistance des négriers sous pavillon républicain. D'un côté les premières photographies, les découvertes de Pasteur, les premiers vaccins ; de l'autre la prison pour les mères pauvres qui se font avorter, 150 000 morts de la tuberculose par an en France. D'un côté les ors et les paillettes de l'exposition universelle (120 millions de francs en 1900) de l'autre et au même moment une seule loi socialiste qui interdit aux patrons d'employer les femmes et les moins de 18 ans plus de 11 heures par jour. "Victoire de la Belle Époque ! C'est la semaine de 66 heures pour les femmes et les enfants !!!" s'écrie Bernard Thomas.
Face à cette société, le vol, rebaptisé pour l'occasion "reprise individuelle" s'impose comme l'unique solution de gagner dignement et honnêtement sa vie. A la tête d'une armée de saboteur Alexandre Jacob (20 ans environ !!!) divise la France en quatre champs d'opération en fonction des voies de chemins de fer : le Nord, l'Ouest, l'Est et le Midi. Si le siège social des as de la cambriole est à Paris, les entreprises seront en province. Pourquoi ? "Je faisais de la décentralisation" répondra-t-il à son juge. Les horaires des trains sont appris par coeur. Les renseignements sur l'état des fortunes provinciales sont notés. Il ne reste plus qu'à opérer. 150 cambriolages lui seront imputés. Que faire du fruit de ces “reprises” ? La question ne s'est jamais posée. Rien pour soi, tout pour les autres. Les pauvres passeront les premiers à la redistribution des biens, les journaux anarchistes seront ensuite secourus. Alexandre Jacob c'est Robin des Bois qui a lu Louise Michel, Jean Valjan acoquiné à Souvarine. Une arrestation et un procès médiatique avant l'heure mettront fin à sa deuxième vie. Il a 25 ans. Commence le bagne et, après des pages haletantes, rapides et fougueuses, viennent des chapitres aussi lugubres que magnifiques.

Le bagne ? C'est "la férocité des bagnards entre eux, l'obsession sexuelle, pillarde, paillarde et abjecte" "la syphilis et la tuberculose s'allient à tous les parasites tropicaux des ankylostomes aux bacilles de Hansen" pour être "les auxiliaires les plus sûrs de l'administration pénitentiaire". C'est Cayenne, les Iles du Salut et les travaux forcés. Ce sont 70 bagnards qui meurent chaque mois pour défricher dans la jungle les 24 km de la route coloniale n°1 ; c'est la face sombre de la République, la “débrouille” et le “plan”, entendez l'espoir de l'invasion impossible.

Dans cet enfer tropical, le matricule 34777 évite les tentatives d'empoisonnement et les complots ourdis par ces co-détenus associés pour une fois avec l'administration. Entre ces 17 tentatives d'évasion, il étudie le droit et se permet de traîner 7 fois l'administration pénitentiaire en procès. Il en gagne 6 !!! Il lit aussi Malebranche, Nietzsche, La Rochefoucauld, Montaigne, Pascal , Helvétius.... Il passe 4 ans au mitard pendant lesquels il trouve la force de continuer ses lectures et fera, au grès des circonstances et pour lutter contre la faim, d'improbables festins : "un crapaud égaré, une fricassée de bananes vertes dans du cambouis raclé sur un essieu...". Sa peine est commuée et il est enfin libre en 1928. Fin de sa troisième vie. Il a 49 ans. Il passera “tranquillement” sa prochaine vie, si l'on omet son engagement en Espagne en 1936 et la guerre de 1939-1945, comme bonnetier et marchand forain dans l'Indre.
Bernard Thomas fait revivre une époque aujourd'hui révolue. Il dresse le portrait des rejetés de l'Histoire qui se sont opposés à ce que la société avait de plus injuste et dont on a oublié les discours et les cris. Ces journaux éphémères et fragiles comme le Père peinard, le Journal ou le Cris du peuple, l'Agitateur ; il faut imaginer au début du siècle 10 livraisons hebdomadaires semblables au Canard Enchaîné !! Ces hommes qui moururent pour avoir traduit dans leur vie leur refus de l'injustice : Malato, Vaillant, Faure ou Mirbeau et bien d'autres encore que l'Histoire tue une deuxième fois en oubliant jusqu'à leur nom. Bernard Thomas les tire de la nuit de notre République pour les faire vivre à une époque qui, suggère-t-il au détour des phrases, malgré la semaine des 35 heures, les congés payés et les progrès de la science continue de broyer les individus au nom du rendement économique.
Comme en filigrane de ces vies et de ce roman, il reste trois portraits de femmes. Rose Roux, la prostituée au grand coeur et à la vie digne d'une livraison littéraire à 50 centimes. Elle lui vouera toute sa vie et mourra 5 ans avant qu'Alexandre soit libéré du bagne. Mais surtout Marie, mère de Jacob. La plus touchante des Mamans, l'infatigable et l'aimante Marie. Elle ne cessa de donner raison à son fils face au monde, elle ne cesse d'oeuvrer, quelle que soient les années, pour sa libération du bagne. Les lettres du bagnard à sa "bien bonne maman ..." révèle toute la gentillesse et la générosité du personnage.
En 1951, la maladie touche Alexandre Jacob. Mais son palpitant en pince pour Josette, une enseignante de 26 ans. Pour elle il tiendra encore un an, pour se raconter une dernière fois. Elle écrira : "Je lui ai demandé de m'accorder cette année... Il m'en a donné toutes les heures, toutes les minutes, il y a joint chacune de ces respirations, chacune de ses pensées." Alexandre Marius Jacob, après avoir choisi sa vie, choisira sa mort, en homme libre et digne, "faisant la nique à toutes les infirmités qui guettent la vieillesse". Il se suicide en 1954.
Que vous passiez vos vacances à Palavas-ville ou à Paris-plage, vibrez à serrer les points, riez à battre des mains, en lisant le récit des quatre vies d'un même homme. Laissez-vous porter par les flots nourris et les courants rapides de ce marin aguerris qu'est Bernard Thomas. Son écriture est à l'image de son personnage : enthousiaste et passionnée, tendre et pudique, en un mot, généreuse.

Bernard Thomas,
Les vies d'Alexandre Jacob,

éd.Mazarine
365 p., 120 francs

Lionel Trigueros lionnel@club-internet.fr

Note du Matricule :

Ça donne envie! Une vie de personnage de roman, la plume de Bernard Thomas dont on connaît le style quand on lit le Canard enchaîné! Ce qui est bien dans cet article c'est que le résumé de la vie d'Alexandre Jacob nous met en appétit et que Lionel Trigueros n'en reste pas là en nous donnant quelques indications sur l'écriture de Bernard Thomas. Toutefois nous aurions aimé que cette partie-là soit plus importante. Il faut peut-être rappeler que Bernard Thomas est le fils du grand écrivain Henri Thomas et surtout donner à entendre le style de Bernard Thomas, ce qu'il y a de lui dans cette biographie. Ce qui est bien aussi c'est de laisser entendre qu'une biographie historique comme celle-ci jette des reflets sur l'actualité de notre société aujourd'hui. Et puis, personnellement, je suis très touché de la mention faite à Palavas, où je vais pas tarder à me rendre une fois fini de taper ces notes (l'eau est à plus de 23°C, l'air à 34 : soulever une paupière fait perdre trois kilos). Bravo pour cet article!

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